« Nous cherchons la complémentarité et les partenariats, pas la substitution systématique »
Face aux critiques du secteur privé sur LaSuite, un responsable de la DINUM explique au MagIT comment l’État entend construire sa souveraineté numérique tout en maintenant sa collaboration avec l’écosystème.
Grand entretien – Florian Delezenne est le chef du département Opérateur de produits interministériels de la DINUM. Une de ses missions est de réduire les dépendances structurantes de l’État à des solutions non souveraines, en construisant une trajectoire progressive et soutenable, en articulation avec la filière.
Pour y arriver, la DINUM a décidé de proposer une alternative reposant fortement sur des logiciels open source adaptés en interne aux usages des agents publics (LaSuite). Cette stratégie a suscité une polémique avec l’écosystème du logiciel français.
Dans cet entretien, Florian Delezenne répond en revenant sur la manière dont la DINUM entend articuler ses objectifs avec le privé. Il précise également la feuille de route de LaSuite (où la filière devrait avoir sa place) et l’approche retenue pour faire migrer les agents.
La polémique avec le secteur privé
LeMagIT : Pourquoi ne pas avoir fait appel à des solutions françaises et souveraines du marché plutôt que de développer LaSuite ? Est-ce parce que les solutions du secteur privé ne répondaient pas aux besoins, comme l’avait laissé entendre Pierre Pezziardi en décembre ? Ou est-ce la volonté de maîtriser la solution à 100 % ?
Florian Delezenne : Notre objectif est de sortir des dépendances structurantes en construisant une trajectoire qui soit à la fois crédible, progressive, et soutenable à l’échelle de l’État. Nous développons le moins possible de code, nous opérons des composants open source sur étagère auquel nous contribuons pour les adapter aux besoins des agents.
« Sur les services essentiels pour la continuité de l’État, nous devons pouvoir être totalement autonomes. »
Florian DelezenneDINUM
Sur Visio [N.D.R. l’application qui a provoqué la polémique], nous avons justement fait des choix qui mobilisent l’écosystème français : hébergement SecNumCloud chez Outscale, briques d’IA de Pyannote pour la transcription, et demain Kyutai pour le sous-titrage en temps réel qui est prévu d’ici l’été 2026.
Les échanges par visioconférence, tout comme la messagerie instantanée d’ailleurs [N.D.R. avec Tchap], font partie des services essentiels pour la continuité de l’État.
Nous devons donc en maîtriser les éléments structurants dans la durée (gouvernance, sécurité, interopérabilité, capacité d’exploitation et de montée en charge), tout en nous appuyant sur l’écosystème pour des briques et des prestations clés.
LeMagIT : Que répondez-vous aux acteurs du privé qui voient Visio et LaSuite comme de la concurrence déloyale, financée par des deniers publics, qui les exclut de facto de la commande de l’État sur le collaboratif ?
Florian Delezenne : Je leur dis que Visio et LaSuitene sont pas conçus comme des offres commerciales. Ce sont des communs numériques pour des besoins génériques, interministériels, avec des exigences de sécurité et d’interopérabilité très particulières.
« Quand l’État opère, l’écosystème privé a toute sa place. »
Florian DelezenneDINUM
Concrètement, Visio réduit le recours à de multiples outils que chaque ministère devait jusqu’ici sécuriser à façon. Cela limitera les risques. Et cela permettra aussi de réallouer une partie des dépenses économisées grâce à cette mutualisation.
En fait, et plus largement, nous cherchons la complémentarité et les partenariats. Pas la substitution systématique.
LeMagIT : Vous ne fermez donc pas la porte au privé ?
Florian Delezenne : Non. Et j’insiste. Quand l’État opère, l’écosystème privé a toute sa place. Hébergement qualifié, sécurité (audits, bug bounty), intégration, accompagnement au changement, fonctionnalités spécifiques (IA par exemple).
Nous intégrons déjà des briques françaises dans le produit. Et nous voulons aller encore plus loin : co-construire avec des partenaires industriels, contribuer à des briques open source, et participer à des gouvernances ouvertes.
C’est d’ailleurs la logique exacte que nous avons sur Matrix. La DINUM a rejoint la Fondation Matrix.org le 21 octobre 2025. Nous nous sommes engagés à participer à la gouvernance du protocole et à contribuer à son écosystème.
La suite de LaSuite
LeMagIT : Pour en revenir à LaSuite, où en êtes-vous ? Les briques Docs (éditeur de texte) et Grist (tableur) sont-elles disponibles pour les agents ?
Florian Delezenne : Oui, Docs et Grist sont déjà utilisés par de nombreuses administrations. Ces outils ont eux aussi un hébergement SecNumCloud.
Ils font néanmoins partie d’une autre catégorie. Ils sont axés sur de nouveaux usages dans l’Administration. Ces produits n’ont donc pas vocation à être imposés par circulaire comme pourraient l’être les outils du cœur de suite.
« Des solutions alternatives pourront être proposées par la filière aux ministères. »
Florian DelezenneDINUM
Des solutions alternatives pourront d’ailleurs être proposées par la filière aux ministères. Cette clarification a fait l’objet de discussions avec Numeum et le CSF Logiciels et Solutions Numériques de Confiance. Il y a eu une validation mutuelle.
LeMagIT : Quand sont officiellement prévus les outils Messagerie et Fichiers (un espace de stockage comme Box ou OneDrive) ?
Florian Delezenne : Messagerie et Fichiers sont également déjà disponibles en version bêta. C’est-à-dire qu’ils font encore l’objet d’une expérimentation sur le choix des technologies, sur le niveau de support fourni par la DINUM ou sur l’engagement à maintenir [en interne] le produit sur une période longue.
Ces outils pourront aussi être co-construits avec la filière, en suivant des modalités fixées (open source, interopérabilité et sécurité). Là aussi, nous invitons la filière à proposer aux ministères des alternatives ; notre rôle est de pouvoir sécuriser les choix qui seront faits par les ministères et de faire en sorte que les outils souverains puissent communiquer entre eux pour garantir une collaboration.
Migration et Club de « LaSuite »
LeMagIT : En plus du trio Outlook/Teams/OneDrive, le projet global reste-t-il de migrer tout le reste d’Office/Office 365 vers des alternatives ?
Florian Delezenne, chef du département
Opérateurs de produits interministériels (OPI)
de la DINUM
Mais oui, l’objectif est de réduire une dépendance structurante et de redonner des marges de manœuvre : disposer d’alternatives crédibles, sécurisées et interopérables, et permettre des trajectoires de migration réalistes ministère par ministère.
LeMagIT : On sait que les utilisateurs, par l’inertie des habitudes, ont horreur de changer d’outils. En particulier pour la bureautique et le collaboratif, qui font partie de leur quotidien. Quelle est votre méthodologie pour « pousser » les administrations à migrer vers LaSuite quand cela n’est pas obligatoire comme pour Visio ou Tchap ?
Florian Delezenne : Tous les services de l’État sont sensibles aux questions de souveraineté. Mais les projets de migration sont lourds et dépendent de multiples facteurs.
Nous construisons donc les migrations avec ceux qui ont à la fois une opportunité et une envie de le faire. En interministériel, notre méthodologie s’incarne par l’organisation d’une gouvernance partagée au sein du « Club de LaSuite ». Dans ce « club », les ministères qui participent au financement peuvent prioriser une grande partie de la feuille de route des produits.
LeMagIT : Et c’est un « club » populaire ?
Florian Delezenne : Oui. La grande majorité des ministères (Armées, Éducation nationale, Justice, Sociaux, Économie et Finances, Écologie, Agriculture, Culture, Intérieur), mais aussi la CNAM ou le CNRS, participent à cette instance.
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