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BI : MicroStrategy prédit le déclin de Tableau

Dans la lignée des BO, Cognos et Hyperion rachetés par SAP, IBM et Oracle, le PDG de MicroStrategy prédit que Tableau deviendra un produit qui répond aux besoins financiers de son acheteur (Salesforce) et moins à ceux de ses clients.

Le but de MicroStrategy est d’être « le plus grand éditeur indépendant de plateforme de Business Intelligence au monde », lance Phong Le aux analystes financiers. Pour le Chief Operating Officer & Chief Financial Officer de MicroStrategy, cette phrase n’est pas qu’un slogan. C’est bien ce positionnement « d’indépendant historique » qui est important.

Pour Michael Saylor, fondateur et président de MicroStrategy, le constat est encore plus clair. « Ce que le marché veut, c’est un fournisseur indépendant », affirme-t-il lors du même échange sur les résultats financiers trimestriels. « Les DSI ne veulent plus être des clients captifs ».

Or avec le rachat de Tableau par Salesforce, le marché compte aujourd’hui un indépendant de moins et un gros éditeur de plus capable de fournir la BI et d’autres couches IT (comme SAP, IBM, Oracle ou Microsoft).

Méthode Coué ou pas, le PDG analyse ce rachat comme une opportunité pour MicroStrategy et s’appuie sur l’évolution passée des autres produits rachetés par ces « stacks » pour prédire un déclin à Tableau sur le long terme.

Pourquoi IBM, Oracle et SAP (et Microsoft) brident leur BI

Michael Saylor commence son argumentaire en passant en revue les quatre « vendeurs de stacks ».

« Vous ne pouvez pas attendre autant d'enthousiasme de la part de Tableau après son acquisition pour supporter SAP, Microsoft, Oracle ou IBM »
Michael SaylorMicroStrategy

Premier d’entre eux : Oracle. « Oracle est très lié à sa base de données. Et il a une relation très hostile et conflictuelle avec Microsoft, Amazon, SAP et Salesforce », avance Michael Saylor. « Oracle n’est donc pas très enthousiaste à l’idée de supporter AWS ou Azure, ou l’architecture SAP ou celle de Salesforce [pour ses outils BI]. Et cela fait un moment que c’est comme ça. »

Son diagnostic est quasiment le même sur SAP. Après avoir relancé sa base In-Memory (HANA), l’Allemand a – pour le dirigeant de MicroStrategy – « constamment orienté les investissements de BO vers l’architecture SAP, ce qui l’a affaibli commercialement ».

Troisième acteur des « stacks IT » qui aurait gâté un rachat BI : IBM avec Cognos. « IBM a transformé Cognos en une division. Ils l’ont cantonnée à un domaine d’activité opérationnel et à un champ très étroit. Et par conséquent, il est très difficile [pour la division Cognos] de supporter le cloud d’Amazon, ou celui de Microsoft ou les applications SAP ou Oracle. Il leur est également difficile de travailler sur l’IA, parce que cette mission est celle de Watson, qui est une autre division d’IBM ».

Michael Saylor est plus tendre avec Power BI, même si celui-ci inviterait à rester dans l’écosystème Azure et Windows. Mais Microsoft étant un partenaire privilégié depuis MicroStrategy dans Azure, on comprend qu’il retienne ses coups.

Même tableau pour Tableau ?

Ce tableau des rachats passés pourrait être annonciateur du futur de Tableau qui, jusqu’ici, était un vrai acteur indépendant. Un de ses avantages était justement de supporter toutes les technologies et toutes les sources de données de ses utilisateurs (comme MicroStrategy).

« Tableau a été jusqu’à présent un concurrent très sérieux », admet d’ailleurs Michael Saylor. Mais pour lui l’intégration à Salesforce va redistribuer les cartes. « Ce qui est le mieux pour Salesforce n’est pas nécessairement le mieux pour [les clients de] SAP. Vous ne pouvez pas attendre autant d’enthousiasme de la part de Tableau après son acquisition pour supporter SAP, Microsoft, Oracle ou IBM ».

Le président de MicroStrategy se défend de faire du dénigrement. Pour lui, l’histoire s’est répétée plusieurs fois déjà et cette analyse s’appuierait sur l’expérience de ces dizaines de rachats. « J’ai vu une centaine [d’acquisitions]. Et j’ai aussi vu ce qui est arrivé à Essbase, et à Brio, et à Information Advantage, et à STG, et à Cognos, et à Excelsior, et à Crystal Reports, et à BusinessObjects ».

Qu’est-il arrivé exactement à chaque fois ? « Généralement, l’équipe fondatrice – qui est passionnée et très impliquée – s’en va ailleurs pour de nouvelles aventures. Et l’organisation commence à être gérée de façon corporate ».

Souvent, constate aussi Michael Saylor, les rachats font – en partie – doublon avec des offres existantes. Et lorsque ces outils entrent en concurrence (comme Tableau avec Einstein Analytics ?), les éditeurs doivent arbitrer leurs investissements financiers (R&D, commerciaux, etc.) qui ne sont pas illimités. S’ensuivent des projets de type fusion et d’intégration « qui créent beaucoup d’incertitudes pour le client », assure le dirigeant.

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Tableau assure que son rachat ne changera rien aux projets de ses clients

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Cette question des moyens serait d’ailleurs de plus en vitale dans la BI où les outils doivent se réinventer et se réarchitecturer tous les 5 à 7 ans. « Avant c’était pour supporter AWS, puis AWS et Azure, et aujourd’hui c’est Docker », illustre Michael Saylor. « Et ça continue sans cesse. […] Vous ne devez pas être dogmatique. Dogmatique par exemple, c’est quand IBM ne veut pas supporter la plateforme d’IA d’un concurrent. Ils veulent que ce soit Watson et rien d’autre. Ou quand Oracle ne veut pas supporter AWS. Au final vous [N.D.R. : les éditeurs acheteurs] avez tendance à ne pas vouloir faire évoluer le produit et à le gérer comme une vache à lait ».

Résultat, Tableau peut parfaitement être une superbe opération pour Salesforce, « mais ce ne sera peut-être pas une situation idéale pour les clients de Tableau qui veulent un outil agnostique ».

Qlik aussi en perte de vitesse

Malgré cette analyse pessimiste pour Tableau, MicroStrategy ne constate pas encore de marque de faiblesse de la part de son concurrent.

« J'ai vu ce qui est arrivé à Essbase, et à Brio, et à Information Advantage, et à STG, et à Cognos, et à Excelsior, et à Crystal Reports, et à BusinessObjects »
Michael SaylorMicroStrategy

Michael Saylor le concède, mais ne se prive pas d’expliquer – en égratignant au passage Qlik – qu’il ne s’agirait que d’une question de temps. « Il y a un an et demi, les deux qu’on voyait partout, c’était Tableau et Qlik. […] Mais dès que Qlik est devenu privé, nous avons perçu qu’ils perdaient de la vitesse. Un an après cette privatisation, le consensus chez nos commerciaux c’est que Qlik n’est plus aussi compétitif et agressif. Et ils ne sont plus pris autant au sérieux non plus. Il y a un énorme exode de leurs talents que soit dans les commerciaux, le marketing ou la technologie ».

Pour Tableau, le rachat est encore trop frais, « mais il a déjà un impact sur les perceptions des analystes et des clients », assure le président de MicroStrategy.

Michael Saylor ne se prive pas de souligner également un fossé culturel entre les deux entités. « Salesforce a connu le succès avec un slogan qui est devenu très célèbre et qu’ils utilisent depuis 20 ans : “No Software”. »

Ce slogan résume en effet parfaitement le SaaS, un mode de consommation des logiciels où il n’y a rien à télécharger, à installer (en théorie) ou à gérer. « Tableau est un succès presque diamétralement opposé » compare Michael Saylor, « ils ont créé un très beau logiciel qui fonctionne sur le poste de travail des analystes fatigués d’Excel, et qui voulaient télécharger quelque chose, pouvoir le payer avec leurs cartes de crédit et travailler de manière plus cool ».

« Ce sont deux stratégies technologiques différentes. Comment vont-elles fusionner à l’avenir ? Personne ne le sait. Il y a beaucoup d’incertitude », martèle à nouveau le PDG.

Une analyse à « très long terme »

« Tableau reste un concurrent très fort »
Phong LeMicroStrategy

Le Directeur des Opérations, soucieux de ne pas contredire son président au tempérament de feu, ne dira pas le contraire.

Mais, toujours lors de l’échange avec les analystes, il a tenu à modérer l’analyse.

« Tableau (et PowerBI) restent des concurrents très forts », nuance Phong Le avec diplomatie. « Et en ce qui concerne les commentaires de Mike au sujet de la consolidation du marché, je pense que c’est un point de vue à plus long terme sur la direction que ce secteur pourrait prendre à l’avenir ». Il ne faut en effet pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Surtout devant des analystes financiers qui utilisent certainement… Tableau.

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