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Innovation et IT : comment être dans les 3 % de projets qui réussissent ?

Presque 97 % des idées d’innovation restent au stade d’ébauches ou échouent. Un des meilleurs experts d’Oracle en la matière a partagé ses secrets avec LeMagIT pour concrétiser ses projets et les rendre durables.

Neil Sholay est le Monsieur Innovation d’Oracle. Japon, Inde, Londres ou Espagne ; dans le transport, l’hôtellerie ou la santé, le VP Digital Innovation multiplie les projets partout dans le monde (dans sa zone EMEA & JAPAC) et dans tous les secteurs.

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Neil Sholay possède par ailleurs une qualité assez rare chez un « expert de l’innovation » : il est concret. Ses analyses sont claires, limpides et réfléchies, et ses conseils pragmatiques.

Lors d’une table ronde organisée par Oracle sur le sujet de l’innovation, Neil Sholay abordait cette question – qui fera blêmir beaucoup de startups « disruptives » : « Mais pourquoi donc 97 % des projets d’innovation échouent-ils ? ».

La réponse, en résumé, est qu’il faut bien différencier « innovation » et « idéation », que « innovation » n’est pas un mot magique, que les projets devraient être plus issus de l’expérience du monde réel, qu’ils ont souvent du mal à se concrétiser (parce qu’ils ne répondent justement à aucun besoin) et/ou qu’ils ne sont pas testés et itérés pour résister aux chocs du temps.

Dans cet entretien – sur un sujet qui est bien trop souvent une « tarte à la crème » marketing –, Neil Sholay revient dans le détail sur tous ces points qui sont autant de conseils d’un vrai praticien pour être dans les 3 % des réussites.

Une innovation sans application reste une idéation

LeMagIT : Aujourd’hui, tout le monde parle d’« innovation » ou, dans l’IT, de « plateforme innovante disruptive ». À croire que tout est « innovant », ce qui fait perdre beaucoup de sens à ce mot.
Vous qui avez ce terme dans votre titre chez Oracle, comment définiriez-vous l’innovation pour lui redonner de la substance ?

Neil Sholay : Effectivement, il existe de nombreuses définitions de l’innovation. Nous, nous en avons une très claire au sein de l’équipe Core Innovation d’Oracle : « l’innovation est une idée, qui est concrétisée, et sur le marché » (en vo : « innovation is an idea, executed, in the market »).

« L'innovation est une idée, qui s'est concrétisée, sur un marché. »
Neil SholayOracle

Chaque point est important.

Donc d’abord : c’est une idée. Une idée peut être une expérience, un produit, un service, un modèle économique ou un processus. C’est large. Mais, deuxièmement, elle doit être appliquée, et déboucher sur du concret sur un marché donné. Une idée seule n’est pas une innovation. C’est une idéation.

C’est vraiment l’application de l’idée, quand elle se concrétise et qu’elle crée quelque chose de nouveau qui est, pour moi, une innovation.

Innovation continue et innovation disruptive

LeMagIT : Votre conception de l’innovation est très liée à l’exécution. Elle est fondamentalement pragmatique ?

Neil Sholay : Oui. Après, si vous discutez avec des universitaires, ils sépareront deux types d’innovations : la « disruptive » et la « continue » (« sustaining innovation »). C’est aussi intéressant. Pour mémoire, l’innovation continue consiste à prendre une chose qui existe – produit, service, modèle – et à l’améliorer d’une manière ou d’une autre.

À l’opposé, l’innovation « de rupture » ou « disruptive » (« breakthrough innovation » ou « disruptive innovation »), c’est lorsque vous lancez quelque chose d’entièrement nouveau, dont on peut dire qu’elle n’a jamais existé auparavant.

Pour moi, les deux sont de l’innovation : même si une est plus de la « création pure » et l’autre de « l’itération ». Ce qui est d’ailleurs une bonne manière de les résumer. Mais au final elles sont complémentaires [N.D.R. : lire ci-après], et notre définition – qui à nouveau est « une idée, concrétisée, sur un marché » – les englobe.

LeMagIT : Il y a un dicton en français qui dit que « rien n’est plus vieux que la nouveauté ». Quelle différence faites-vous entre innovation et « quelque chose de nouveau » ?

Neil Sholay : Vaste débat. Si vous lancez quelque chose qui n’existait pas ou qui est proposé d’une manière très différente, pour moi, c’est de l’innovation. À condition – c’est important – que cela soit utile à quelque chose.

LeMagIT : C’est donc aussi une définition très large ?

Neil Sholay : Oui. Dans la pratique, il faut la garder assez large. Parce que, pour répondre à votre question sur la nouveauté, je dirais qu’à l’inverse on peut aussi innover avec de l’ancien.

« Moins de 10% du marché fait de la vraie innovation de rupture. Le reste, c'est de l'innovation incrémentale. »
Neil SholayOracle

Je n’aime pas trop reprendre l’exemple un peu éculé d’Uber. Mais qu’a fait Uber ? Ils ont pris les téléphones portables, ils ont pris les données en temps réel, ils ont pris un écosystème [N.D.R. : chauffeurs, clients]. Et ils ont tout mélangé. Tout existait depuis des années. Mais la manière dont ils ont mélangé les éléments, dont ils les ont connectés, dont ils les ont mis à disposition – le tout dans un modèle économique nouveau – c’était cela l’innovation.

Bref, il est tout à fait possible de faire quelque chose d’innovant avec des choses qui existent et qui ne sont pas nouvelles en elles-mêmes.

J’irais même plus loin. Si vous regardez bien, il y a moins de 10 % du marché qui fait de la vraie innovation de rupture. Le reste, c’est ce que j’appellerais « l’innovation incrémentale ».

LeMagIT : Et pourtant, tout le monde dit faire du « disruptif »…

Neil Sholay : (Il sourit). Oui.

97 % des projets d’innovation ne servent à rien

Le MagIT : Il y a un autre aspect de l’innovation que je voulais aborder avec vous et qui est souvent mis de côté par les tenants du « tout innovation ». Un livre remarquable – « Antifragile » – développe l’idée que quelque chose de « fragile » va se casser avec les chocs (et le temps, ce qui est au final la même chose). Le contraire de « fragile » ne serait pas « robuste », parce qu’en fait le « robuste » mettra juste plus de temps à se casser. Le vrai contraire serait une chose qui se solidifie avec le temps et les chocs. Plus vous la stresserez, plus elle durera. C’est le cas des os, de la nature, des chefs-d’œuvre – ou donc des grandes inventions. Une autre manière de le dire est que le temps dira si une innovation est une innovation ou pas.

Neil Sholay : C’est une approche de l’innovation qui me fait beaucoup penser à « la survie du plus apte » (« survival of the fittest ») de l’évolution darwinienne.

LeMagIT : Oui, avec une différence majeure. L’évolution ne casse pratiquement jamais quelque chose qui est efficient. L’Homme, si. Juste pour montrer qu’il sait agir, un décideur (ou un médecin, ou un politicien, ou autre) peut casser des choses qui fonctionnaient très bien, juste par envie « d’innover », sans se rendre compte que si les choses existent telles qu’elles sont, c’est souvent pour une bonne raison : elles ont été sélectionnées par le temps (une raison d’autant plus forte que la chose est ancienne).

« 97% des idées ne vont jamais jusqu'à une réalisation, elles ne résolvent aucun problème fondamental. »
Neil SholayOracle

Désolé pour cette longue digression, mais je voulais vraiment vous poser, à vous en particulier, deux questions sur ces sujets.

En tant que vrai homme de terrain, quand vous menez un projet d’innovation, comment vous assurez-vous : 1/ que c’est une réelle amélioration, et 2/ que ce que vous êtes en train de faire sera durable et pas un budget gaspillé pour ce que l’on pourrait appeler « une nouveauté aussitôt oubliée » ?

Neil Sholay : Il y a beaucoup d’éléments intéressants dans cette question. Tout d’abord, je suis parfaitement d’accord que la plupart des innovations n’en sont pas, car elles ne répondent à aucun besoin réel. C’est d’ailleurs pour cela que 97 % des idées ne vont jamais jusqu’à une réalisation sur un marché – elles ne résolvent aucun problème fondamental. Est-ce que je fais une chose moins chère, plus rapide, plus agréable ou plus efficace ?

Je pense qu’il y a beaucoup d’innovations inutiles un peu partout. Il y a même un site qui s’appelle « unnecessary innovations ». Vous pouvez y trouver tout un tas d’inventions qui ressemblent à des idées géniales. Mais elles n’ont pas de besoins réels en face, elles sont donc parfaitement vaines.

Donc il faut toujours partir d’un besoin.

Testez, testez, testez. Et itérez.

LeMagIT : Et pour essayer de durer dans le temps ?

Neil Sholay : Ou comment passer d’une chose fragile à une chose plus robuste ?... Il n’y a pas de recette miracle. Il faut tester. Et re-tester. Et tester, encore, et encore et encore. Il faut être dans la pratique et le concret.

Si vous êtes familier du « Design Thinking », vous connaissez certainement le schéma en Double Diamond. Vous élargissez votre champ de pensée puis vous le rétrécissez (pour aller d’un problème général à une solution particulière). Puis vous élargissez à nouveau en testant des moyens d’y arriver et vous vous reconcentrez vers la validation [du moyen que vous mettez en place].

« Il n'y a pas de recette miracle. Il faut tester. Et re-tester. Et tester, encore, et encore et encore. »
Neil SholayOracle

Chez les clients, je dis souvent « dans 10 à 12 semaines, on fait un test en situation réelle (live market test) ». Mais nous ne passons pas 10 à 12 semaines à trouver une idée ! Nous y passons deux à trois jours tout au plus. Tout le reste du temps est consacré à valider l’idée, à prouver la pertinence de l’hypothèse de départ, à la tester avec de vrais utilisateurs, à obtenir de vraies données.

Par exemple, lorsque nous avons travaillé avec Melia Hotels, la chaîne voulait créer une expérience différente pour ses clients. Lorsque vous vous enregistrez, au lieu de vous donner une clef sous la forme de carte plastique pour votre chambre, ils voulaient proposer une expérience plus connectée.

Nous avons passé une journée et demie à poser un cadre de réflexion avec eux. Nous avons généré 26 idées. Puis nous en avons gardé deux ou trois. Puis nous avons dit : « maintenant, testons ces idées, réellement, dans un véritable hôtel ». Ce qui a été fait à Majorque (dans l’hôtel de Calvia Beach).

Melia Hotel à MajorqueMelia Hotel à Majorque

Nous avons fabriqué un bracelet, que vous portez au poignet, dans lequel est intégrée une puce Bluetooth NFC. Ce qui importe, ce n’est pas ce que nous avons construit. L’important, c’est que nous avons fait un test dans un véritable hôtel avec de vrais clients et du vrai personnel. C’est comme ça que l’on fait de l’innovation.

Aujourd’hui, ils sont passés à l’échelle avec quelques dizaines d’hôtels. Mais la conclusion c’est que vous devez tester les choses.

LeMagIT : Et je suppose que c’était aussi un bon moyen d’améliorer la solution avec le temps. Car si je me souviens bien, lorsque vous avez présenté le projet pour la première fois il y a deux ans, vous aviez également dit que vous n’aviez pas eu tout bon du premier coup ?

Neil Sholay : Exactement. L’innovation n’est pas un processus linéaire. C’est un processus itératif. Vous essayez. Vous voyez ce qui se passe. Vous apprenez à partir du réel. Et si vous vous trompez ou que vous échouez, vous revenez en arrière et vous apprenez de votre erreur ou de votre échec.

« Si vous vous trompez, revenez en arrière et apprenez de votre erreur. »
Neil SholayOracle

En fait, chez Melia Hotels, pendant le test live, nous nous sommes rendu compte de plusieurs choses. Par exemple, au départ, nous allions juste construire un bracelet. Mais nous avons vite réalisé qu’il lui fallait aussi une sorte d’interface. Comme tout le monde a un téléphone portable, nous avons ajouté une appli qui communique avec le bracelet et le back-end. C’est avec l’appli que vous faites des choses comme donner votre consentement pour l’utilisation de vos données ; ou que vous activez la géolocalisation des jeunes enfants pour recevoir une alerte, s’ils s’éloignent du périmètre du lieu de vacances.

C’est tout l’intérêt des tests en situation. Vous apprenez par l’application réelle de l’idée.

Propos recueillis à Londres, en février 2020

Pour approfondir sur Outils de développement

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