« Le bateau qui vole » : l’analytique en temps réel au service d’un skipper

En novembre 2022, Sébastien Rogues, membre de la Primonial Sailing Team et skipper sur le trimaran Ocean Fifty, sera au départ de la Route du Rhum. Il espère bénéficier de l’expertise du cabinet de conseil Meritis, dont une équipe de trois personnes qui lui prépare un portail pour visualiser et analyser en temps réel les données provenant du bateau. Et ce, afin de prendre de meilleures décisions de navigation.

Pas de doute possible : les courses Ă  la voile deviennent des compĂ©titions technologiques. Des standards s’imposent : l’un d’entre eux n’est autre que le foil. Cette aile ou ces ailes s’enfoncent dans la mer. La vitesse du bateau engendre sur ces Ă©quipements une portance hydrodynamique qui a pour effet de soulever sa ou ses coques au-dessus du niveau de la mer. Cela permet de rĂ©duire les frottements avec l’eau et d’augmenter considĂ©rablement l’allure de l’embarcation.

SĂ©bastien Rogues est un jeune skipper de 34 ans membre de la Primonial Sailing Team. Il peut se targuer d’un palmarès plus long que son voilier. Il pilote l’Ocean Fifty, un trimaran muni de foils, capable d’atteindre des vitesses supĂ©rieures Ă  40 nĹ“uds lors de courses offshore. Cependant, au cours d’une rĂ©gate transatlantique, le skipper ne cherche pas les pointes de vitesse, mais Ă  entretenir une allure moyenne de 20 Ă  25 nĹ“uds, et de 25 Ă  30 nĹ“uds quand le vent est fort.

Le marin est persuadé que pour battre de nouveaux records les membres de cet écosystème ont besoin du numérique.

« J’ai une croyance depuis très longtemps : dans la voile, le prochain levier de performance sera le digital. Â»
Sébastien RoguesSkipper du trimaran Ocean Fifty et membre de la Primonial Sailing Team

« J’ai une croyance depuis très longtemps : dans la voile, le prochain levier de performance sera le digital. Nous savons construire des bateaux et les foils pour les faire voler. Demain, ce qui fera gagner 10 % de performance Ă  un bateau, ce sera le numĂ©rique Â», prĂ©dit SĂ©bastien Rogues. « Le sujet est vaste Â», reconnaĂ®t-il. « Il faut y aller Ă©tape par Ă©tape Â».

C’est dans cette optique que les discussions avec le cabinet de conseil IT Meritis ont dĂ©butĂ©. De ces Ă©changes entre le marin, son sponsor Primonial, son Ă©quipe et Gilles Duret, cofondateur et PDG de Meritis est nĂ© un partenariat Ă  l’étĂ© 2019 pour employer le big data et le machine learning comme ce levier de performance.

L’objectif pour le skipper est de pouvoir visualiser en temps réel via un tableau de bord le comportement du trimaran en réaction à la vitesse du vent, aux conditions météorologiques, à taille de la houle, la force des courants et tout phénomène qui pourrait affecter son avancée lors de régates. Mais avant cela, les deux parties ont dû rattraper leur retard par rapport à d’autres disciplines.

« Le Problème de mon point de vue est que la voile est très en retard en matière de digital Â», indique SĂ©bastien Rogues. « Il a dĂ©jĂ  fallu revoir un certain nombre de choses basiques pour qu’ensuite LoĂŻc puisse avec les Ă©quipes de Meritis implanter leur savoir-faire Â», ajoute-t-il.

Ces choses basiques, selon le skipper, ce sont la récolte de données, l’installation sur le trimaran de capteurs IoT nécessaires à la collecte d’informations et surtout, l’élaboration d’une feuille de route.

Le fameux LoĂŻc Ă©voquĂ© par SĂ©bastien Rogues, c’est LoĂŻc Veyssière, consultant et Machine Learning Engineer chez Meritis. « Je fais partie d’un groupe de cinq experts qui supervise les projets d’innovation chez Meritis. Mon savoir-faire est très transverse : je suis un informaticien-mathĂ©maticien, je fais des systèmes Big Data et de machine learning Â», dĂ©clare-t-il.

Loic Veyssière s’occupe du dĂ©ploiement de gros dispositifs de data science pour de grands comptes issus du secteur bancaire. « C’est très diffĂ©rent du bateau Â», plaisante-t-il. Le consultant gère ce projet nommĂ© « Le Bateau qui vole Â» depuis octobre 2019 avec deux autres collaborateurs, en parallèle de son activitĂ© principale.

Un premier dĂ©fi : la collecte des donnĂ©es

Le consultant s’est donc d’abord penchĂ© sur la manière d’amĂ©liorer les systèmes Ă  bord, c’est-Ă -dire de « raccorder les tuyaux Â», comme l’exprime SĂ©bastien Rogues, pour faire transiter les donnĂ©es du bateau vers les serveurs de Meritis.

« La collecte est souvent la partie oubliĂ©e, il faut l’automatiser. Nous avons dĂ©veloppĂ© un petit logiciel. Il suffit Ă  SĂ©bastien d’appuyer sur un bouton pour m’envoyer les donnĂ©es Â», prĂ©cise l’ingĂ©nieur en machine learning.

La question du stockage des donnĂ©es et de leur accès en quasi-temps rĂ©el s’est Ă©galement posĂ©e. La trentaine de capteurs permet de recueillir 200 variables enregistrĂ©es 25 fois par seconde.

Le Fifty Ocean avait dĂ©jĂ  des senseurs qui relevaient 165 variables, mais l’équipe de Meritis ne parvenait pas Ă  obtenir toutes les informations nĂ©cessaires et a installĂ© des dispositifs supplĂ©mentaires Ă  l’hiver 2020. « Il nous manquait des capteurs sur les ailes des foils. Nous ne pouvions pas travailler sans cela Â», explique LoĂŻc Veyssière.

 En trois ans, le skipper et l’équipe de Meritis ont enregistrĂ© 1 758 heures de navigation, soit « un demi tĂ©raoctet Â» de donnĂ©es. Ces sĂ©ries temporelles brutes sont stockĂ©es en diffĂ©rĂ© dans des buckets S3. Les premières analyses sont effectuĂ©es Ă  partir de la base de donnĂ©es TimeScaleDB (pour faire simple, une surcouche time series par-dessus PostgreSQL) qui accueillait plus de 200 Go de donnĂ©es compressĂ©es en avril 2021. TimescaleDB est combinĂ©e avec PostGIS pour les donnĂ©es gĂ©ographiques. Meritis emploie Ă©galement Redis et l’outil de file d’attente Celery.

« Nos deux serveurs Amazon EC2 qui hĂ©bergent la base de donnĂ©es commencent Ă  souffrir. Nous allons passer Ă  quatre serveurs pour supporter la charge Â», avertit LoĂŻc Veyssière. « Nous n’avons pas encore ingĂ©rĂ© la mĂ©tĂ©o, cela va accroĂ®tre considĂ©rablement la volumĂ©trie Â».

Cette forte augmentation s’explique par le fait que le consultant estime que toutes les donnĂ©es accessibles sont utiles. « Si je m’intĂ©resse Ă  la mĂ©tĂ©orologie, je veux pouvoir exploiter les informations en provenance du monde entier, on ne fait pas dans la demi-mesure Â», tranche-t-il.

Ensuite, il faut nettoyer, prĂ©parer les donnĂ©es, rĂ©aliser les « agrĂ©gations afin de tirer des ordres 1 ou 2 par rapport aux performances Â». Les modèles d’analyse sont bâtis avec les langages Python et SQL.

Un passage progressif à l’analytique en temps réel

« Notre but est de quantifier les bons paramètres pour que le bateau aille vite Â».
Loïc VeyssièreConsultant et Machine Learning Engineer, Meritis

« Aujourd’hui, nous sommes très terre Ă  terre vis-Ă -vis de l’analytique : nous effectuons des corrĂ©lations simples, de la statistique standard Â», indique le consultant.

« Nous cherchons Ă  savoir comment les donnĂ©es sont reliĂ©es. Une fois que nous avons les bonnes informations pour valider ces corrĂ©lations, nous la prĂ©cisons avec davantage de critères. Notre but est de quantifier les bons paramètres pour que le bateau aille vite Â».

Puis, il s’agit de bâtir une interface Web à partir de laquelle Sébastien Rogues peut obtenir une vue combinée des données dans le temps, en fonction de marqueurs géographiques. Le skipper peut déjà sélectionner des segments, soit des entraînements ou des courses pour évaluer a posteriori l’évolution des variables.

Au début du mois d’avril 2021, ces analyses étaient effectuées en différé. Cette application Web (constitué d’API NodeJS, et d’un front-end bâti avec VueJS ThreeJS et Leaflet) était encore en développement. Le consultant veut mettre à disposition du skipper des tableaux de bord affichant les données en temps réel en tirant des flux directement depuis les capteurs vers un ordinateur à bord, sans passer par Internet.

Ocean Fifty PrimonialSĂ©bastien Rogues et LoĂŻc Veyssière sur le trimaran Ocean Fifty Primonial. CrĂ©dit : Meritis - Primonial.

Il faut également spécifier les paramètres de données disponibles pour perfectionner les performances du bateau.

« Avec SĂ©bastien, nous cherchons Ă  amĂ©liorer la prĂ©cision des polaires. En voile, la polaire est l’indicateur standard, cela nous donne la vitesse du bateau en fonction de l’angle et de la force du vent. Nous aimerions plus de dimensions : l’agitation de la mer, l’influence des foils en fonction de cette agitation Â», explique LoĂŻc Veyssière.

En novembre 2021, SĂ©bastien Rogues participera Ă  la Transat Jacques – Vabre, du Havre Ă  la Martinique, Ă  bord du Fifty Ocean. En novembre 2022, il prendra le dĂ©part de la Route du Rhum, de Saint-Malo Ă  Pointe-Ă -Pitre. « Pendant la Jacques Vabres, nous allons enregistrer quinze jours de navigation de manière très propre. Les donnĂ©es vont ĂŞtre gĂ©niales Â», se rĂ©jouit d’avance le skipper.

Du machine learning pour analyser la hauteur des vagues

« L’état de la mer influe beaucoup sur les polaires. Quand l’on part sur une Route du Rhum ou sur une Transat Jacques-Vabre, on doit subir un système dĂ©pressionnaire d’automne dans le golf atlantique. Si l’on mesure vingt nĹ“uds de vent de travers, le bateau est censĂ© filer Ă  trente nĹ“uds, mais si l’on a trois Ă  quatre mètres de hauteur de vague, la polaire est divisĂ©e par deux. En rĂ©alitĂ©, si l’on va Ă  plus de 15 nĹ“uds dans de telles conditions, le bateau se disloque Â», illustre SĂ©bastien Rogues.

En mer, le skipper peut constater cette problĂ©matique de ses propres yeux. Mais son routeur Ă  terre, l’opĂ©rateur chargĂ© du suivi de la mĂ©tĂ©o pendant toute la durĂ©e de la rĂ©gate doit comprendre ce phĂ©nomène de dĂ©gradation de polaire avant que le marin y soit confrontĂ©. « Si nous Ă©tions capables de fournir cette information au routeur, nous pourrions optimiser notre route, par exemple effectuer des points de virement ou changer de cap au bon moment Â», considère SĂ©bastien Rogues.

« Le monde de la voile rencontre les mĂŞmes problĂ©matiques que celui de l’automobile avec la conduite autonome. Â»
Sébastien RoguesSkipper du trimaran Ocean Fifty et membre de la Primonial Sailing Team

Problème, il n’existe pas de capteur dédié à la mesure de la hauteur des vagues. Or les deux collaborateurs déclarent que cette indication est cruciale.

« Le monde de la voile rencontre les mĂŞmes problĂ©matiques que celui de l’automobile avec la conduite autonome Â», assure le marin. « Sur une rĂ©gate en solitaire, par exemple le VendĂ©e Globe, le pourcentage de navigation en pilotage automatique frĂ´le les 99 %. Finalement, le skipper s’occupe du management du bateau. Sauf que notre pilote automatique fonctionne en rĂ©action des donnĂ©es Ă  sa disposition pour garder soit une consigne de cap, soit une consigne d’angle par rapport au vent Â», dĂ©taille-t-il.

« Le pilote automatique aura besoin Ă  terme de voir devant lui, de comprendre les vagues. Si, lors d’une rĂ©gate transatlantique, le bateau en entrant dans une vague tire la barre une seconde plus tĂ´t que ce qu’il ne le fait aujourd’hui, et si nous prenons en considĂ©ration que le bateau subit 1 500 vagues par jour, le gain Ă  l’arrivĂ©e sera Ă©norme Â», anticipe-t-il.

Pour cela, SĂ©bastien Rogues a bien conscience qu’il faudrait dĂ©ployer des camĂ©ras Ă©tanches reliĂ©es Ă  des algorithmes de computer vision capable de dĂ©tecter les vagues et leur taille. Or cela demande des moyens importants et de nombreuses sessions pour entraĂ®ner ces modèles complexes, comme le lui a fait comprendre le consultant chez Meritis. Il a pourtant identifiĂ© une première solution Ă  cette problĂ©matique.       

« Pour y remĂ©dier, nous allons concevoir un rĂ©gresseur linĂ©aire (sic) très simple qui, Ă  partir des donnĂ©es gyroscopiques sous forme de sĂ©ries temporelles associĂ©es aux informations mĂ©tĂ©orologiques, va permettre d’estimer la hauteur des vagues en temps rĂ©el Â», explique LoĂŻc Veyssière.

« C’est la cerise sur le gâteau Â», dĂ©clare-t-il. « Le machine learning est lĂ  pour rĂ©cupĂ©rer les 3-4 % de performances quand les statistiques ne fonctionnent pas. Cela ne sert Ă  rien d’aller chercher dans des rĂ©seaux de neurones compliquĂ©s. De plus, je conserve une interprĂ©tabilitĂ© de mes rĂ©sultats en le comparant Ă  l’aide de formules physiques Â».

D’autres modèles de machine learning sont envisagés. Pour l’instant, l’équipe de Meritis emploie des librairies et des frameworks comme OpenCV, TensorFlow et Seq2sec.

Mais certaines donnĂ©es, machine learning ou non, demeurent difficiles Ă  interprĂ©ter, notamment la densitĂ© du vent. « En novembre, un vent de vingt nĹ“uds au Havre n’a rien Ă  voir avec un vent qui atteint la vitesse en arrivant en Martinique 15 jours plus tard. L’augmentation de la tempĂ©rature influe sur sa densitĂ© Â», indique SĂ©bastien Rogues. « Plus on se rapproche de la Martinique, plus on rehausse nos cibles de changement de voiles. Dans la Manche, Ă  18 nĹ“uds de vent on peut prendre un riss dans la grand-voile, Ă  23 nĹ“uds en Martinique ; pas question de reproduire la mĂŞme situation Â», prĂ©vient-il. Ce problème-lĂ , c’est au skipper de le rĂ©soudre, pour le moment.

De son côté, le consultant chez Meritis se concentre sur le cœur du projet, la mise à disposition à Sébastien et à ses routeurs, des données et des analyses des variables en temps réel.

« Le dĂ©part de la Route du Rhum est ma date limite pour le rendu de la V1. Nous aurons les donnĂ©es et les analyses en temps rĂ©el accessibles depuis un tableau de bord. J’espère que nous pourrons aller plus loin Â», anticipe LoĂŻc Veyssière.

« C’est une Ă©norme chance de bĂ©nĂ©ficier du savoir-faire de Meritis et en particulier de travailler avec LoĂŻc sur ce projet Â», se rĂ©jouit SĂ©bastien Rogues. « Nous voulons aussi partager l’expĂ©rience avec les fans et nous cherchons des moyens de diffuser les informations en temps rĂ©el en provenance du bateau. Le numĂ©rique va nous apporter une nouvelle manière de communiquer. Les idĂ©es Ă©mergent Ă  chacune de nos discussions Â», conclut le skipper.

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