L’Open source au secours de la souveraineté de l’UE ? Seuls les citoyens y croient

La Linux Foundation vient de rendre compte de sa dernière étude sur la situation des logiciels Open source en Europe et leur capacité à nous sortir de la dépendance aux technologies américaines. Résultat : l’UE a le plus gros foyer de développeurs, mais aucun donneur d’ordre ne les soutient.

Les logiciels Open source vont-ils sauver l’Europe de sa dépendance aux fournisseurs américains ? C’est ce que la Linux Foundation a cherché à savoir au travers de sa dernière étude annuelle consacrée à l’état de l’Open source en Europe. Et le résultat apparaît mitigé.

Pêle-mêle, 94 % des entreprises en Europe pensent que la souveraineté technologique est importante, 52 % pensent qu’on y parviendra grâce à des technologies Open source, 48 % se félicitent que leurs outils d’IA les aident davantage à développer leurs applications commerciales à partir de technologies Open source et 76 % se félicitent que l’IA les aide à tirer un meilleur profit des logiciels Open source déjà déployés en production. Et tous ces taux seraient meilleurs en Europe qu’ailleurs.

« Après, il y a tout de même un paradoxe. 38 % des contributions au développement des logiciels Open source proviennent de notre région, ce qui suppose une implication de la part des citoyens européens. En revanche, très peu d’entreprises semblent s’investir elles-mêmes », lance, sur scène, Mirko Boehm, le directeur du développement communautaire pour la branche européenne de la Linux Foundation, lors de la présentation de ces résultats, laquelle a eu lieu en ouverture de la conférence Open Source Summit Europe qui se tient cette semaine à Prague.

« Pour le dire autrement, 59 % des entreprises européennes que nous avons interrogées ont des personnels qui contribuent au développement de codes Open source, 37 % pilotent même des projets, mais seulement 15 % des entreprises européennes financent ces développements », ajoute Thierry Carrez, le patron de la Linux Foundation en Europe (en photo en haut de cet article). Il se désole de constater que les directions européennes ont plutôt une attitude de laisser-faire leurs troupes vis-à-vis de l’Open source, « alors qu’aux USA, l’adoption de solutions Open source est une véritable stratégie d’entreprise », affirme-t-il.

« Et cette attitude a une véritable conséquence économique. Dans notre étude, nous observons que les entreprises qui se contentent de consommer des logiciels Open source observent un rendement multiplié par 3,6 dans le domaine où ils sont utilisés. Dans les entreprises qui s’engagent véritablement dans le choix de ces solutions, le rendement est multiplié par 4,6 », rebondit Mirko Boehm.

Une timide impulsion réglementaire

Cette étude a été réalisée dans un contexte où la Commission européenne a présenté début juin son train de mesures Tech Sovereignty Package, soit un ensemble d’initiatives visant à réduire la dépendance de l’Union européenne vis-à-vis des fournisseurs extra-européens. Ces derniers représenteraient une part de plus de 80 % en ce qui concerne les technologies informatiques. Parmi ces mesures figure justement l’encouragement à passer aux logiciels libres.

La Linux Foundation espère que cette incitation politique encouragera les dirigeants vers une meilleure prise de conscience. Mais elle y croît à moitié.

« [Le Tech Sovereignty Package,de 2 mds d’euros] s’oppose aux plus de 264 milliards d’euros de dépenses annuelles du secteur public européen en informatique propriétaire. »
Paula GrzegorzewskaResponsable des partenariats stratégiques, Linux Foundation Europe

« Le paquet pour la souveraineté technologique de l’UE prévoit dans les 2 milliards d’euros d’investissement sur 7 ans. Sous-entendu 2 mds € d’aides pour les projets qui respectent les mesures. Cependant, ce chiffre s’oppose aux plus de 264 milliards d’euros de dépenses annuelles du secteur public européen en informatique propriétaire », note Paula Grzegorzewska, la responsable des partenariats stratégiques à la Linux Foundation Europe, lors d’un point presse qui a suivi l’annonce des résultats de l’étude.  

« Les décideurs politiques voient désormais l’Open source comme un choix viable. Mais ce n’est pas nécessairement parce qu’ils l’adorent. Ils y voient juste une solution, car les options propriétaires européennes ou développées localement n’existent tout simplement pas ou ne sont pas possibles pour répondre aux besoins exprimés », ajoute-t-elle.

Selon elle, les douze à vingt-quatre prochains mois décideront si l’Europe siège à la table des décisions de l’Open source, c’est-à-dire avec de véritables chantiers Open source commandités aux plus hauts niveaux stratégiques, ou si elle reste spectatrice.

Et d’ajouter que l’effort nécessaire doit être collectif : « il faut qu’il y ait une meilleure collaboration entre les technologues et les législateurs. J’ai toujours entendu dire, au sein de nos communautés, que les décideurs politiques ne comprenaient rien à l’Open source. Certes. Mais les développeurs ne s’y connaissent pas davantage en politiques publiques. »

Utiliser l’Open source sans se l’approprier : une stratégie sans lendemain

Le problème que pose cette attitude d’accord de principe pour utiliser l’Open source, sans pour autant développer des stratégies autour, est que les bénéfices attendus ne pourraient être qu’éphémères.

« En gros, l’Open source vous donne accès à la technologie, vous permet d’examiner le code, de vérifier l’absence de porte dérobée ou de kill switch de la part du fournisseur et d’instaurer, in fine, une confiance technique. Cependant, un logiciel Open source seul ne vous garantit pas la continuité de l’accès à sa technologie », fait remarquer Thierry Carrez.

Pour lui, la véritable souveraineté réside dans la continuité de l’accès et, de fait, dans la capacité d’éventuellement savoir créer le fork européen d’une solution, au cas où celle-ci basculerait du jour au lendemain en dehors d’un cadre souverain.

« Le problème qui n’est pas résolu, c’est celui-ci : comment puis-je proposer à une banque un partenaire local pour utiliser efficacement et de manière pérenne tel logiciel Open source ? Les grands prestataires de services informatiques locaux n’ont jamais investi pour être en mesure de se substituer au fournisseur de ce logiciel », martèle-t-il.

« Posséder le code source est inutile si l’on ne sait pas comment le déployer, le surveiller et le maintenir. »
Jonathan BryceDirecteur général de la CNCF

Jonathan Bryce, le directeur général de la CNCF (la branche de la Linux Foundation responsable du destin de Kubernetes), enfonce le clou : « je pense qu’il faudrait désormais parler d’enjeu de souveraineté opérationnelle. Posséder le code source est inutile si l’on ne sait pas comment le déployer, le surveiller et le maintenir. C’est quelque chose qu’ont très bien compris les Chinois par exemple, lesquels vont jusqu’à développer une souveraineté technologique matérielle, avec leurs propres puces. »

« On ne demande pas non plus aux prestataires européens de totalement réinventer la roue », s’insurge-t-il en reprenant l’argument du fork de Thierry Carrez. Un fork est une version bis d’un code source qui, à un moment donné, évolue de son propre côté, sous l’égide d’autres mainteneurs.

Lors de cette conférence, deux forks ont ainsi été mis en valeur : OpenSearch et Valkey. Ce sont des versions bis d’Elastic Search et Redis, respectivement, qui ont été créés lorsque les logiciels originaux, essentiels dans le domaine de la gestion des données, ont subitement changé de conditions générales d’utilisation. Dans ces deux cas, les entreprises qui se sont lancées dans ces forks, et se sont, de fait, substituées aux éditeurs d’origine, sont les hyperscalers américains AWS et Google Cloud.

Crédits photo : Thierry Carrez, general manager, Linux Foundation Europe, lors de la conférence Open Source Summit Europe 2026 à Prague. – © Linux Foundation

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