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Chips ACT : la politique industrielle dont l’Europe avait besoin

Le Vieux Continent considère enfin les semi-conducteurs comme un enjeu de sécurité économique. Mais attention à la chronologie de la stratégie.

La loi européenne sur les semi-conducteurs (Chips ACT) va dans le bon sens. Elle constitue un premier pas important. Mais ce n’est qu’un début.

La capacité de l’Europe à stimuler une demande réelle et l’innovation de chaque pays détermineront si cet effort se transformera en une force durable ou si elle se révélera être un simple en un effet d’annonce.

Car à bien y réfléchir, ce ne sont pas les usines qui produisent les semi-conducteurs, c’est la demande. Ce sont les applications, les produits et les bureaux d’études qui justifient l’existence d’une usine.

Or aucun gouvernement ne peut légiférer pour instaurer la souveraineté. Celle-ci n’apparaît que des années plus tard, comme la récompense de la maîtrise des maillons de la chaîne de valeur que nul autre ne peut reproduire ni contourner.

Qu’est-ce que le Chips ACT ?

Le règlement européen sur les semi-conducteurs – (UE) 2023/1781 – est une réponse aux pénuries d’approvisionnement en microprocesseurs et à la dépendance stratégique de l’Europe dans ce domaine. Il vise à atteindre environ 20 % de la production mondiale d’ici 2030.

La loi s’articule autour de trois idées.

Premièrement, l’objectif est de transformer la recherche européenne, particulièrement solide, en produits technologiques industriels grâce à des unités de production expérimentale, des plateformes de conception et des centres d’expertise. C’est peu dire que l’Europe excelle dans la recherche, mais qu’elle rencontre depuis longtemps des difficultés en matière de production à grande échelle.

Deuxièmement, la loi vise à attirer et à soutenir des capacités de production stratégiques. Par exemple, la fabrication de wafers, l’assemblage sophistiqué de puces, les semi-conducteurs de puissance et des installations expérimentales. De récents projets européens sont menés par TSMC, Infineon, STMicroelectronics, GlobalFoundries. Ils montrent à leur manière que l’Europe développe un écosystème industriel, et qu’elle ne se contente pas d’une ou deux usines vitrines.

Une tension structurelle mine cependant cette ambition. L’Europe pourrait déployer une usine de pointe dès demain, mais elle manque de demande domestique suffisante dans la défense, d’hyperscalers, de fabricants de circuits imprimés, d’intégrateurs système et de concepteurs de puces pour absorber cette production.

Faute de demande locale, ces wafers auront pour débouché les marchés américain et asiatique. Le risque est que l’Europe se transforme en sous-traitant, plus ou moins subventionné, au service d’architectures de puces développées par d’autres régions.

Troisièmement, la loi instaure des mécanismes de surveillance et de gestion des crises. Le prochain choc pourrait être très différent des précédents. Il pourrait surgir de la logistique, de l’énergie, des contrôles à l’exportation ou de la géopolitique. Une politique incapable d’anticiper les problèmes de la chaîne d’approvisionnement ne peut réagir rapidement.

Une bonne tentative

Le Chips ACT part d’un très bon constat. Les semi-conducteurs ne sont pas un secteur technologique parmi d’autres. Ces composants sont au cœur de l’automobile, la défense, l’IA, l’énergie, la santé et les télécommunications. Se priver d’accès aux puces revient à sacrifier l’autonomie industrielle.

La loi mise, là encore fort justement, sur les domaines où l’Europe dispose d’atouts. Car l’Europe ne part pas de zéro.

Elle excelle en lithographie, dans les semi-conducteurs automobiles, les puces de gestion énergétique et possède une R&D de premier plan. Ces forces lui donnent un réel pouvoir de négociation dans les semi-conducteurs.

Prenons la lithographie. Toute puce produite sur la planète – chez TSMC, Intel ou Samsung – repose sur des systèmes EUV européens qu’aucune autre région ne maîtrise. C’est un point de passage obligé, et ces verrous technologiques deviennent des leviers de pouvoir dans la géopolitique des semi-conducteurs.

L’Europe pèse en outre un cinquième du PIB mondial. Elle représente une demande massive pour les produits et services d’IA. L’Europe transformera-t-elle cet atout en écosystème autonome ou restera-t-elle tributaire de solutions conçues ailleurs ?

Une supply chain fragile et ultraspécialisée

La difficulté majeure tient à la structure même des chaînes d’approvisionnement des semi-conducteurs. Ce ne sont pas des processus linéaires, mais un écosystème complexe d’interdépendances techniques.

Une usine de fabrication installée en Europe reste tributaire de wafers, de gaz, de résines photosensibles, d’outils de conception électronique (EDA), de masques de photolithographie, de substrats, de technologies d’assemblage de pointe, d’infrastructures de test et de débouchés garantis.

Il suffit qu’un seul maillon manque pour que toute la chaîne se grippe et que l’équation économique se dégrade.

Voilà pourquoi l’indépendance dans les semi-conducteurs reste si dure à atteindre. Une région peut annoncer des investissements, subventionner des projets et même construire une fonderie, mais rester tributaire de goulots d’étranglement extérieurs.

La vraie résilience exige des sources d’approvisionnement alternatives, une maîtrise locale des processus de fabrication, des débouchés, sans oublier une expérience de plusieurs années pour perfectionner les rendements de la production

Les politiques sous-estiment également un problème de chronologie. J’insiste, mais un écosystème durable dans les semi-conducteurs ne commence pas par les fonderies, mais par la demande.

L’ordre logique privilégie d’abord les applications, puis les produits, ensuite la conception de puces, et seulement enfin, les capacités de fabrication. Chaque couche crée la justification d’un investissement dans la suivante. Passer directement à la production sans avoir développé les couches en amont revient à construire un port avant qu’aucun navire n’existe pour y accoster.

L’Europe ne doit pas rechercher l’autosuffisance complète. Ce serait trop coûteux. La meilleure stratégie consiste à devenir indispensable d’un point de vue stratégique, c’est-à-dire contrôler suffisamment de maillons critiques de la chaîne de valeur pour que le reste du monde soit obligé d’inclure l’Europe dans tout écosystème lié aux semi-conducteurs.

Où l’Europe doit-elle concentrer ses efforts ?

Domaine

Description

Couche applicative IA

Faire émerger des acteurs européens de logiciels, services et produits IA qui génèrent la demande domestique en puces dont un écosystème de fonderies a besoin pour être viable.

Écosystème de conception de puces

Développer une capacité de conception de circuits intégrés sur mesure (ASICs, accélérateurs, architectures spécifiques à un domaine) afin que l’Europe conçoive ce que ses fonderies fabriquent, et ne se limite pas à produire les designs d’autrui.

Matériaux et intrants

Sécuriser les wafers, gaz, produits chimiques, photorésines et matériaux spéciaux avec des fournisseurs alternatifs qualifiés.

Packaging avancé

Construire des capacités en assemblage 2.5D, 3D, chiplets, interposeurs, substrats et test à fort rendement.

Engagements sur la demande

Utiliser l’automobile, l’industrie, la défense, les télécoms et les achats publics pour sécuriser une demande prévisible.

Écosystème de conception

Élargir l’accès aux outils EDA, à la propriété intellectuelle (IP), au prototypage, aux services MPW (multi-project wafer) et aux talents en conception pour les startups et les équipementiers.

Visibilité sur la chaîne d’approvisionnement

Identifier les goulots d’étranglement cachés avant une crise, et non après l’arrêt des lignes de production.

Le point de vue d’Omdia

L’Europe a amorcé une démarche pertinente. La suite ne passera pas par plus de fonderies, mais par le développement de la demande. Il faudra favoriser l’émergence d’applications d’intelligence artificielle, de startups spécialisées dans la conception de puces et d’entreprises technologiques qui justifient économiquement l’implantation d’usines sur le territoire. L’influence appartient à ceux qui contrôlent les produits et qui possèdent les brevets essentiels au niveau mondial. La profondeur de la chaîne d’approvisionnement compte également, mais c’est la deuxième étape, pas la première.

Si l’Europe se trompe dans cette séquence, elle construira des usines au service des agendas d’innovation d’autres régions. Mais en respectant le bon ordre – demande d’abord, profondeur industrielle ensuite –, elle peut construire une résilience véritable. Et conquérir, enfin, la souveraineté dont on parle tant.

Cet avis d’expert a été initialement publié sur le site de Omdia. Omdia est un cabinet d’analystes et de consultants spécialisés en IT. Il fait partie du groupe Informa TechTarget, également propriétaire du MagIT.

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