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La souveraineté sans expérience utilisateur est vouée à l’échec

L’UX est devenue stratégique pour les solutions souveraines. L’absence d’ergonomie fluide et intuitive risque de fragiliser l’adoption de ces solutions et leurs efficacités. Il est temps de s’inspirer des Américains sur ce point précis, invite le cofondateur de Jamespot, Alain Garnier.

Pendant longtemps, les DSI ont accepté que plus un système était sécurisé, plus il pouvait être complexe à utiliser. L’ergonomie passait après, comme si robustesse technique et simplicité d’usage étaient incompatibles. Cette opposition n’est plus tenable.

Dans les grandes organisations comme dans les projets les plus structurants, une nouvelle hiérarchie s’impose : l’expérience utilisateur devient un facteur stratégique, au même niveau que la sécurité, la conformité ou la souveraineté.

Un système complexe n’est jamais neutre

Un système que les utilisateurs ne comprennent pas n’est en effet pas seulement mal adopté, il est contourné.

Toute DSI sait ce que cela entraîne : outils parallèles, usages non maîtrisés, perte de visibilité. La vulnérabilité ne vient plus de la technologie, mais de la charge cognitive imposée aux équipes.

La souveraineté numérique ne se joue dès lors pas uniquement dans les contrats ou la localisation des données. Elle se joue aussi dans la capacité d’un système à être utilisé sans effort excessif, sans gymnastique mentale permanente, sans devoir « penser l’outil » avant de pouvoir travailler.

Trop complexe, un environnement souverain devient fragile.

Assembler des outils ne fait pas une plateforme

Juxtaposer des solutions ne crée pas non plus une plateforme. L’écosystème souverain européen a parfois confondu ouverture et cohérence, en pensant que l’interopérabilité technique suffirait à produire une expérience unifiée.

« Pour les DSI, il ne s’agit plus de choisir entre sécurité et ergonomie, mais d’en comprendre l’interdépendance. Un système lisible est mieux utilisé, donc mieux maîtrisé, donc plus sûr. »
Alain GarnierCEO de Jamespot

Or chaque outil arrive avec sa logique et son interface et l’utilisateur traverse des ruptures. Le problème n’est pas fonctionnel, mais structurel : c’est l’absence d’une architecture commune d’usage.

Ce cadre commun ne relève pas d’une couche graphique, mais d’un socle d’usage partagé. C’est le rôle d’un « design system », il définit une grammaire commune (repères constants, navigation homogène, comportements prévisibles) et réduit les ruptures d’expérience comme la charge cognitive.

À ce niveau, l’expérience utilisateur cesse d’être périphérique. Elle devient une infrastructure invisible, au même titre que l’authentification, la gestion des droits ou la supervision.

La souveraineté ne progressera pas par injonction

Les grands acteurs américains ont mieux que quiconque compris la dimension stratégique de l’expérience utilisateur.

En investissant dans la fluidité des parcours et la simplicité d’usage, ils ont rendu leurs plateformes presque évidentes à utiliser. L’excellence ergonomique de leur UX a accéléré leur adoption… et elle a renforcé la dépendance à leurs écosystèmes.

« Les grands acteurs américains ont mieux que quiconque compris la dimension stratégique de l’expérience utilisateur. »
Alain GarnierCEO de Jamespot

La question pour l’écosystème souverain n’est donc plus seulement de sortir de certaines dépendances, mais de proposer une alternative crédible à l’usage. Les plateformes souveraines doivent être évaluées sous l’angle de la conformité, mais aussi de l’expérience globale offerte aux utilisateurs.

L’adoption se joue dans la fluidité des parcours, la cohérence entre les outils et la lisibilité. La souveraineté progressera par préférence, non par contrainte.

Renouveler le modèle UX, mais pas le reproduire

Reproduire des modèles d’hier dans un cadre souverain serait une erreur.

Si des environnements comme Windows ont imposé des standards d’usage, leur UX ne peut plus servir de référence. Les usages ont changé.

Le modèle à inventer doit être pensé pour des contextes collaboratifs, distribués, mobiles, hybrides, et désormais augmentés par l’IA.

L’IA ajoute une couche supplémentaire au défi. Mal intégrée, elle accroît la complexité. Bien intégrée, elle réduit la charge cognitive. L’enjeu là encore n’est pas tant la technologie elle-même que son inscription dans une expérience cohérente et maîtrisée par les utilisateurs.

Sécurité, adoption et simplicité : un même combat

Pour les DSI, il ne s’agit plus de choisir entre sécurité et ergonomie, mais d’en comprendre l’interdépendance. Un système lisible est mieux utilisé, donc mieux maîtrisé, donc plus sûr.

La transformation numérique échoue souvent moins par manque de technologies que par excès de complexité perçue.

Ce constat dépasse l’amélioration de l’ergonomie : c’est un changement de modèle. Le numérique souverain de demain ne sera pas un empilement de solutions conformes. Il doit être une plateforme pensée comme un tout, où l’UX fait partie de l’architecture, au même titre que la sécurité, la gouvernance et l’IA.

C’est un manifeste discret, mais nécessaire : sans l’usage, la souveraineté restera un principe, solide sur le papier, fragile sur le terrain. 

Alain Garnier est CEO et cofondateur de l’éditeur de l’outil de Digital Workplace, Jamespot

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