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BI : pour prendre la place des historiques, le PDG de Tableau a un plan

Adam Selipsky, PDG de Tableau, réaffirme dans un entretien la pertinence de son offre pour les entreprises, prédit la consolidation des outils analytiques dans les organisations - au détriment des historiques - et voit l'interprétation de la donnée devenir aussi banale que Word ou le mail.

Le nom de Tableau, tout comme celui de son grand rival Qlik, est pratiquement devenu synonyme de « visualisation de données ». Adam Selipsky, directeur général de l'éditeur, s'est entretenu avec le magazine frère du MagIT, Computer Weekly, sur sa stratégie pour devenir la vraie plateforme BI - le backend de la date - des entreprises.

Adam Selipsky a rejoint à l'éditeur en 2016, après 11 ans comme vice-président du marketing, des ventes et du support chez Amazon Web Services (AWS). Il est titulaire d'un MBA de Harvard et a été consultant en stratégie chez Mercer.

Ce qui suit est une version éditée d'une partie de son entretien avec Computer Weekly.

Brian McKenna : Chaque fois que j'ai l'occasion de parler à un PDG, ce qui arrive mais pas si souvent, j'aime bien lui demander ses priorités stratégiques. D'habitude, je fais une mise en garde préliminaire en disant que s'il en a plus de deux ou trois, c'est qu'a priori il en a trop.

Adam Selipsky : Je ne suis pas sûr d'être d'accord avec vous. Il y a souvent un certain nombre de choses qui doivent être faites. Les faire toutes bien, c'est ce qui peut faire la différence entre être bon et être excellent. Mais je serais heureux de parler avec vous des deux ou trois questions les plus stratégiques.

Tout d'abord, ce que nous constatons, c'est que de plus en plus de nos clients veulent déployer plus largement Tableau - nous le constatons aussi bien dans le secteur public que dans le privé, dans les grands groupes que dans les petites entreprises. Ils veulent avoir plus d'employés qui sachent travailler avec les données et faire de l'analytique. Les clients ont besoin de plates-formes BI toujours plus complètes et plus poussées. C'est donc notre premier objectif : nos produits doivent continuer à être le plus simple d'utilisation possible et les fonctionnalités à être intuitives.

Ce que nous devons vraiment faire, c'est rendre l'analytique accessible aux comptables, aux graphistes, aux avocats, aux chefs de produits.
Adam Selipsky, PDG de Tableau Software

Je pense que dans quelques années, de nombreuses [grandes] organisations auront des dizaines de milliers de personnes qui feront de l'analytique. Tous les analystes ne sont pas et ne seront pas des Data Scientists : ce seront des comptables, des graphistes, des avocats, des chefs de produits. Ce que nous devons vraiment faire, c'est rendre l'analytique accessible à ces personnes.

C'est un gros sujet avec beaucoup de technologies sous-jacentes, comme le traitement du langage naturel.

Ceci étant, le développement de nos produits vise également à être plus utile pour les utilisateurs avertis. C'est pourquoi nous avons élargi notre plate-forme à la préparation des données. Sinon, vous risquez d'être dans une situation de « Garbage in, Garbage out ».

Brian McKenna : Tableau a certes toujours été populaire chez les utilisateurs finaux. Mais il y a aussi, et toujours, eu des doutes sur sa capacité à répondre aux besoins structurels des entreprises. Que répondez-vous à cela ?

Adam Selipsky : Il est vrai que Tableau a toujours été très populaire et très aimé des analystes individuels. Mais nous voyons aussi de plus en plus de grandes structures adopter notre système à l'échelle de l'organisation.

Nous faisons un réel effort pour devenir encore plus, et vraiment, adaptés aux besoins des entreprises. Nous devons continuer à ajouter des fonctionnalités analytiques à notre offre, mais nous devons aussi prendre de plus en plus en compte les questions de sécurité, de gouvernance et de conformité... faute de quoi les responsables de la sécurité IT et les DSI ne pourront pas la déployer.

Nous sommes au milieu d'un voyage de plusieurs années pour améliorer notre capacité à satisfaire les entreprises.
Adam Selipsky, PDG de Tableau Software

Nous devons aussi aider nos utilisateurs à nous « vendre » en interne. Nous devons donc faire beaucoup plus sur des choses comme les retours d'expériences sur notre coût total de possession et sur le ROI de nos déploiements - nos cas clients et les témoignages sont de supers arguments.

Nous sommes au milieu d'un voyage de plusieurs années pour améliorer et approfondir notre capacité à satisfaire les entreprises.

Brian McKenna : D'accord, mais la stratégie de Tableau, pendant longtemps, a été celle du « Land & Expand » (« Atterrir puis Conquérir ») - autrement dit une stratégie de pénétration ascendante qui va de l'utilisateur vers l'IT. L'autre façon de vendre de la BI va du haut vers le bas, en commençant par les besoins de l'entreprise et en descendant vers les utilisateurs. Cette conception commence par avoir une compréhension fine de la stratégie de l'entreprise au plus haut niveau. Les acteurs historiques, comme Information Builders par exemple, ont cette stratégie descendante. Ils mettent l'accent sur des points comme la gouvernance des données. Chose que vous sauriez pas bien gérer en tant qu'éditeur venant de la DataViz. Que leur répondez-vous ?

Adam Selipsky : Que c'est souvent ce que disent les éditeurs qui ne sont pas aimés par leurs utilisateurs. Je pense que la réponse est que pour être vraiment efficace, vous devez faire les deux. Ce n'est pas un choix entre A ou B.

C'est vrai que Tableau s'est fait connaître par cette approche « Land & Expand » - nous nous sommes concentrés sur l'utilisateur final pour rentrer dans les entreprises avant de croître de manière virale grâce à la valeur que nous leur apportons. Dans le même temps, en particulier au sein des grosses entreprises, je pense qu'il faut aussi avoir une approche « Discover & Descend » (« Découvrir et Descendre ») qui est beaucoup plus top-down.

Je pense que c'est une chose incroyablement efficace d'avoir des utilisateurs qui font votre promotion en interne. [...] En général, les gens de l'IT ne s'intéressent pas beaucoup à vous si personne ne vous connait dans l'entreprise.
Adam Selipsky, PDG de Tableau Software

Je passe beaucoup de temps avec les directeurs informatiques (CIO), les directeurs techniques (CTO), les directeurs du numérique (CDO), les responsables de l'architecture, les responsables de la stratégie des données, etc. Et c'est très important. Mais en général, ces gens ne s'intéressent pas beaucoup à vous si personne dans l'entreprise ne vous connait.

Je pense que c'est une chose incroyablement efficace d'avoir des utilisateurs qui vous poussent en interne. C'est ce qui attire l'attention des responsables. Ils nous disent : « nous savons que vous êtes utilisé là et là, et nous savons que les gens veulent vous utiliser. Nous savons que vous êtes utile à notre entreprise (...) Trouvons un moyen de vous intégrer correctement. Assurons-nous que vous êtes conformes sur les questions de sécurité et que nous pouvons vous gérer comme il faut ».

Je pense que vous avez vraiment besoin de cette combinaison Top Down et Bottom Up pour entrer [dans les entreprises].

Brian McKenna : Voyez-vous les historiques de la BI - MicroStrategy, Cognos, ou BusinessObjects - comme une menace ?

Adam Selipsky : Je dirais que le paysage que connaissait les historiques a beaucoup changé depuis les deux ans que je suis chez Tableau. Je me souviens de mes premières conversations avec les clients. Ils étaient très tournés vers l'avenir. Ils me disaient souvent « nous pensons à migrer de ces plates-formes ». Mais la réalité, à cette époque, c'était que Tableau était principalement choisi pour de nouveaux cas d'utilisation.

Le mouvement a commencé [...] de nombreux clients sont en train de se débarrasser de leurs plateformes BI « traditionnelles ».
Adam Selipsky, PDG de Tableau Software

Aujourd'hui, la BI de beaucoup d'entreprises repose encore sur ces technologies plus anciennes... Mais le mouvement a commencé. Nous travaillons avec de nombreux clients qui ont ou sont en train de se débarrasser de leurs outils BI « traditionnels ».

Je pense qu'il y en aura beaucoup d'autres dans les années à venir. Ce sera petit à petit parce que ces technologies qui ont été déployées pendant des décennies, sont des déploiements complexes dont il est difficile de se débarrasser. Mais ce qui se passe, c'est qu'au fur et à mesure que les entreprises se familiarisent avec Tableau, elles regardent leurs multiples outils BI et elles se posent la question. « Mais pourquoi continuons-nous à supporter toutes ces plates-formes ? »

Nous travaillons par exemple avec une grande banque européenne qui est en train de passer de six ou sept outils de BI à un et quelque - avec Tableau dans le un et quelque. Et c'est un scénario assez courant.

Brian McKenna : Ha ? Il y a quelques années, les gens disaient au contraire que « les très grandes organisations ont toujours un peu de tout », histoire de « voir ». L'existant ne se résumait jamais à un choix binaire. On disait aussi que 15 % seulement des employés ont déjà utilisé un outils de BI et qu'il reste donc beaucoup de marge. En résumé, que le gâteau est assez gros pour faire vivre tous les éditeurs. Mais si je comprends biens, vous semblez dire que la tendance est plutôt à mettre fin à ces investissements antérieurs ?

Adam Selipsky : Écoutez, je viens de rencontrer une entreprise internationale de 1.000 personnes à Londres. Elle est déjà cliente, mais elle cherche à étendre considérablement l'empreinte de Tableau et - dans le même temps - à se débarrasser de l'un de ces outils BI d'ancienne génération. C'est une tendance que nous voyons, absolument.

Au passage, je ne dis pas que cela aboutit à une situation forcément « binaire ». Je ne dis pas que tout le monde va passer de beaucoup d'outils à un seul. Certains vont passer de 20 à deux ou trois. Mais je pense qu'il y a une tendance à consolider les plateformes analytiques.

Il y a une tendance à consolider les plateformes analytiques en interne.
Adam Selipsky, PDG de Tableau Software

Il y a deux ou trois choses qui l'expliquent. La première est la pression intense sur les coûts. Tout le secteur des services financiers par exemple essaie de réduire les coûts. Or cela a un coût organisationnel de former des gens sur de multiples solutions BI.

Il y a aussi un coût caché lorsque différentes personnes - qui raisonnent différemment en terme de données parce qu'elles travaillent avec des plates-formes différentes - ne parlent plus vraiment le même langage. J'entends cela tout le temps. Deux personnes de la même entreprise participent à une réunion mais elles ont des réponses différentes aux mêmes questions... des réponses qui sont supposées provenir de la même source de données. Le problème c'est qu'à force d'être exploitées sur différentes plateformes, ces sources finissent par être corrompues, modifiées ou amendées. Vous n'avez donc plus « une seule source de vérité ». C'est un gros problème auquel de nombreuses entreprises sont confrontées. Et c'est aussi pourquoi, je pense, on voit cette tendance à la consolidation.

Brian McKenna : Où en sommes-nous, d'après vous, dans l'usage des données en entreprise ? Pensez-vous que les choses vont changer radicalement avec le Machine Learning appliqué à la BI (l'analytique augmenté) et avec les requêtes en langage naturel ?

Adam Selipsky : Je pense que l'on en est encore au tout début du traitement de la donnée en général. J'ai l'impression que le chemin est encore long. Mais il me semble que, dans un certain nombre d'années - je ne sais pas combien - presque tout le monde fera de l'analytique et prendra des décisions en s'appuyant sur des données.  L'analytique fera partie de leur routine quotidienne. Ce sera exactement la même chose qu'aujourd'hui avec les traitements de texte, ou Excel ou les mails.

Je pense qu'à l'avenir les outils analytiques deviendront aussi populaires, banals, et omniprésents que le traitement de texte, Excel ou les mails aujourd'hui
Adam Selipsky, PDG de Tableau Software

Je pense que l'analytique va devenir une de ces applications « populaires ». Elle sera omniprésente, du fait qu'il y aura des dizaines de millions, et probablement des centaines de millions de travailleurs du savoir à travers le monde - je parle à l'avenir, pas présentement.

Pour moi, il y a donc clairement une demande. D'autant plus qu'avec toutes les données qui sont créées dans le monde, il y aura besoin d'avoir les capacités de les analyser. Comment seront faites ces analyses ? Avec des choses comme les requêtes en langage naturel, effectivement.

Pour terminer sur une comparaison, il y a dix ou vingt ans, on mettait sur son CV que l'on avait des compétences Word. C'était un outil nouveau. Mais aujourd'hui, ce serait bizarre de mettre cela sur son Curriculum. Je pense qu'avec le temps, c'est le genre d'omniprésence et de banalisation que l'analytique connaitra.

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