La menace d’un procès antitrust pèserait sur Nvidia
Les dispositifs de financement qu’il a mis en place pour aider les néoclouds à lui acheter des puces exposeraient désormais Nvidia au risque d’un procès pour pratiques anticoncurrentielles.
Est-ce la fin du système financier circulaire que Nvidia a créé pour donner aux néoclouds de l’argent afin qu’ils puissent lui acheter des puces ? Selon le Wall Street Journal, le fabricant numéro 1 des infrastructures d’accélération d’IA, aurait mis en pause ce programme dans la foulée de la publication de ses derniers résultats, après avoir eu vent d’une possible action en justice pour pratiques anticoncurrentielles. Certains experts se demandent si tous ces financements de la part de Nvidia n’auraient d’autre but que forcer les hébergeurs à préférer lui acheter, à lui plutôt qu’à d’autres, des puces d’accélération d’IA.
Si la menace judiciaire se concrétise, il pourrait s’agir de la plus grosse affaire de pratiques anticoncurrentielles dans le monde informatique depuis le procès historique que les Etats-Unis avaient mené contre Microsoft entre 1998 et 2001, lorsque l’éditeur avait tenté de verrouiller les technologies d’Internet sur celles du navigateur web qu’il imposait dans Windows. Cette affaire d’antitrust avait duré jusqu’en 2013 en Europe, où Microsoft avait dû finir par payer un total de 2 milliards d’euros d’amendes pour abus de positions dominantes.
Quand les néoclouds se font financer par Nvidia les puces qu’ils lui achètent
Depuis un an, Nvidia a petit à petit mis en place des dispositifs de rétrocommissions particulièrement avantageux pour les hébergeurs qui souhaitent proposer des services d’IA en ligne, mais n’ont pas les finances pour acheter le matériel qui les fait fonctionner.
Début septembre 2025, Nvidia proposait ainsi à CoreWeave et à Lambda de leur racheter tous les temps de calcul qu’ils n’arriveraient pas à commercialiser en ligne sur les GPU qu’ils étaient sur le point de lui acheter. C’est du moins ce que disait la version officielle. Mais de manière assez surprenante, Nvidia semblait connaître par avance ce que cela allait lui coûter : 1,5 milliard de dollars jusqu’en 2029 chez Lambda et 6,3 milliards de dollars jusqu’en 2032 chez CoreWeave.
À l’évidence, le constructeur devait posséder une boule de cristal particulièrement efficace pour arriver à prédire sur d’aussi longues périodes une inactivité qui change d’un mois sur l’autre, qui plus est avec des tarifs cloud en perpétuelle évolution.
En mars 2026, Nvidia réitérait l’opération avec deux autres néoclouds, cette fois-ci européens : le hollandais ex-russe Nebius et le britannique d’origine australo-américano-norvégienne Nscale. Chacun obtenait 2 milliards de dollars de financement en amont d’un achat de puces Nvidia. La méthode était cependant complètement différente : ces financements étaient comptabilisés comme des entrées au capital de ces sociétés.
En juillet dernier, Nvidia peaufinait encore le système sous la forme d’un contrat de financement pour ses clients. Par rapport aux pratiques précédentes, l’accord reposerait désormais sur un prix de location fixe. Ce qui est plus crédible. Et Nvidia ne ferait pas que donner de l’argent. Il en toucherait aussi un peu sur les temps de calcul effectivement commercialisés. Ce qui justifierait ses efforts. Notons que Nvidia touche normalement de l’argent des hébergeurs de services d’IA quand ceux-ci commercialisent des services d’IA issus de sa plateforme logicielle AI Enterprise.
Depuis cet été, deux néoclouds ont signé ce type de contrat : les Australiens Firmus et Sharon AI, le premier pour l’achat de 170 000 GPU, le second pour celui de 40 000 GPU. Cette fois, les montants reversés par Nvidia n’ont plus été communiqués. Mais Nvidia sait toujours quelle durée ils couvrent : huit ans pour Firmus et six ans pour Sharon AI.
Tous ces néoclouds ont commencé leur carrière, souvent avec une autre raison sociale, dans le minage de cryptomonnaies. Cette activité supposant une grosse consommation de puissance de calcul sur GPU, il reste possible que ces gens soient particulièrement doués pour prédire le nombre exact de GPU qu’ils n’arriveront pas à commercialiser en ligne pendant une durée donnée.
Un don de 108 milliards de dollars pour le datacenter d’OpenAI
Dans le PDF du bilan officiel de ses derniers résultats, à partir du bas de la page 18, Nvidia franchit une nouvelle étape en annonçant un programme « d’engagements » vis-à-vis des fournisseurs de service d’IA qui lui achètent des puces, pour « capitaliser sur leurs opportunités de croissance ». Ces engagements comprennent des financements pour les aider à obtenir des terrains, de l’électricité et même pour que Nvidia loue lui-même leurs ressources inutilisées en attendant qu’ils trouvent des clients.
On apprend à la page 19 qu’un tel contrat d’engagement a été signé courant août entre Nvidia et OpenAI, pour qu’OpenAI puisse construire son fameux datacenter en propre dans l’Ohio (ce qu’il veut faire afin de ne plus dépendre d’hébergeurs tiers comme Azure pour de mettre en ligne ChatGPT). Un engagement qui coûte à Nvidia un financement de 3,5 milliards de dollars pour aider OpenAI à réserver le terrain, plus 105 mds $ pour lui racheter jusqu’en 2041 la puissance de calcul qu’il n’arrivera pas à commercialiser en ligne. Manifestement, Nvidia sait déjà que cette puissance de calcul vacante pendant tout ce temps équivaudra « approximativement » à une puissance électrique de 4,25 gigawatts.
Au passage, la révélation de ce financement explique pourquoi Broadcom, qui voulait rompre en mai son partenariat avec OpenAI au prétexte que ce dernier n’aurait jamais l’argent de ses ambitions, est subitement revenu sur sa décision durant l’été. Ironiquement, l’argent que Nvidia donne à OpenAI pour s’assurer qu’il lui achètera des puces d’accélération, afin d’entraîner les prochaines versions de GPT, servirait donc aussi à acheter à Broadcom les puces Jalapeño qui accélèrent l’inférence.
