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IA industrielle et robotique : un vrai potentiel de rupture, un vrai problème de souveraineté

De la maintenance complexe des infrastructures à l’optimisation des chaînes de production, l’IA intégrée à la robotique (ou IA physique) se déploie en France. Mais un enjeu de fond l’accompagne : la nécessité de bâtir des écosystèmes européens.

En novembre 2025, l’IMA a réuni des industriels à la tour Légende d’EDF à La Défense autour de retours d’expérience sur l’intégration de l’intelligence artificielle et de la robotique dans les processus industriels.

Il en ressort que la « robotique avancée » est souvent vue comme une solution de rupture, capable d’intervenir de manière ciblée et efficace.

Un robot sur-mesure pour réhabiliter des canalisations d’eau

Par exemple, l’institut de recherche CEA List développe un robot pour réhabiliter les réseaux d’eau potable vieillissants, en particulier les canalisations d’eau de petits diamètres – de 100 à 150 mm. La maintenance de ces infrastructures représente un défi monumental – en termes de coût, de logistique et d’impact sur la vie quotidienne.

Le point de départ du projet était un constat plutôt alarmant chiffré par Yann Perrot, chef du service de robotique interactive du CEA List : sur les 6 milliards de m³ d’eau produits annuellement en France, seuls 5 sont facturés. Autrement dit « un milliard de m³ sont perdus par fuite tous les ans ».

La méthode robotique développée doit réhabiliter ces conduites « sans faire de tranchée », en travaillant directement depuis l’intérieur. La solution prend la forme d’un système modulaire qui s’apparente à un « petit train », capable d’exécuter un processus complexe.

Le « train » s’occupe d’abord du nettoyage et de la cartographie de la canalisation en fonte pour repérer les piquages. Puis vient le retubage par l’insertion d’une nouvelle conduite en polyéthylène. Ensuite, le robot détecte des piquages à travers la nouvelle paroi plastique. La quatrième étape est celle de l’usinage du polyéthylène pour rouvrir l’accès aux branchements usagers. Enfin un patch d’étanchéité est posé pour finaliser la reconnexion.

Le CEA a dû lever plusieurs « verrous » technologiques. D’abord, la locomotion du robot. Il a fallu concevoir un système à chenilles capable de se déplacer dans des diamètres variables, passant de 100 mm à 80 mm.

Pour l’usinage, l’institut a dû aussi développer une « vraie fraiseuse » embarquée, capable de travailler des matériaux aussi hétérogènes que la fonte dure et le polyéthylène, un plastique qui « colle dès qu’il chauffe ».

Un usage du robot sur de premiers chantiers en 2026

Autre défi technique, le robot doit atteindre une précision « de l’ordre du dixième de millimètre sur des longueurs de 200 mètres » pour localiser les branchements à travers le plastique, via un système innovant à courants de Foucault.

Enfin, l’ensemble des systèmes (calcul, énergie, contrôle) a dû être miniaturisé et intégré pour éviter un câble ombilical plus gros que la canalisation elle-même.

Le projet est mené depuis quatre ans en partenariat avec la société SADE. La première phase a permis de poser le cadre du concept global (locomotion, usinage, pose de patchs) et de lever les verrous technologiques un par un sur des maquettes unitaires.

En novembre 2025, le projet se situait à l’étape de démonstrateur de recherche et de tests avancés. Les essais se déroulent sur deux sites principaux, dont celui du CEA à Saclay sur des installations d’une dizaine de mètres pour le développement logiciel et fonctionnel.

Les tests se déroulaient en parallèle à l’agence de travaux spéciaux de SADE (à Mions) sur 80 mètres de canalisation avec plus de 200 piquages pour des essais « grandeur nature ». La suite devrait se concrétiser en 2026 au travers d’un chantier réel et d’un transfert industriel de la technologie vers SADE.

L’IA au service de l’excellence opérationnelle à la SNCF

Un autre exemple illustre cette transition qui ressemble à une rupture dans l’optimisation de la chaine de production. Acteur industriel majeur, la SNCF déploie elle aussi des solutions d’IA et de robotique dans sa chaîne de valeur – des ateliers de maintenance à la logistique interne.

Le groupe investit dans la robotique mobile pour fluidifier la logistique des technicentres. Sur le site de Rennes, le déploiement du robot mobile « Lift 150 » de United Robotics a permis d’optimiser la logistique interne, témoigne Julien Mons, responsable Amélioration Continue Innovations & Numérique du technicentre breton.

Le robot, grâce à sa capacité à évoluer seul dans l’environnement de travail, est chargé de multiples missions : livraison d’outillage, acheminement des « commandes d’urgence fil rouge » en moins de 10 minutes, transport de kits de pièces.

Plusieurs facteurs ont favorisé son adoption rapide. D’abord, un coût d’investissement « très facilement rentabilisable » et l’absence de « coût d’installation » lourd. La prise en main s’est avérée simple. En une demi-journée, la SNCF a cartographié les 20 000 m² de l’atelier. À l’été 2025, le technicentre cartographiait 20 000 m² de son second site.

L’adhésion sociale, souvent source d’inquiétude, aurait été une réussite. « Les agents l’ont très rapidement accepté et ils lui ont donné des dizaines de surnoms », raconte Julien Mons qui insiste également sur l’autonomie vis-à-vis du fournisseur.

Cette autonomie permet à la SNCF de reprogrammer très rapidement la cartographie du robot lorsque l’activité change ou qu’une nouvelle configuration de production est mise en place. Le porte-parole de l’industriel met aussi en avant la « capacité forte d’évitement » du robot, ce qui lui permet de se « faufiler » à l’intérieur des espaces de production de manière autonome sans créer de risques pour les humains.

En novembre, le technicentre de Rennes évaluait le temps d’activité du robot à environ deux heures quotidiennes. La vision cible de Juliens Mons est de disposer de deux à trois robots pour couvrir les différentes activités.

Bâtir les fondations technologiques et des standards

Le potentiel de transformation de ce que l’on appelle aussi l’IA physique est gigantesque. Mais la dimension technologique – les microprocesseurs embarqués aussi bien que les plateformes logicielles qui transforment les données brutes des machines en indicateurs exploitables – est au cœur d’un nouvel enjeu stratégique de souveraineté, insistent Pascal Urard, System Design Director de STMicroelectronics et Jean-Pierre Triquet, directeur du Digital Lab d’Arcelor Mittal.

« La proportion de startups qui travaillent sur des enjeux industriels est faible. »
Jean-Pierre TriquetDirecteur du Digital Lab d’Arcelor Mittal

Face à la vitesse des compétiteurs (qui sont « très rapides en Asie »), Pascal Urard lance un appel à la collaboration européenne pour spécifier la prochaine génération de composants et ne pas dépendre de solutions étrangères.

Selon lui, la période sera la « dernière porte ouverte » pour l’Europe. Sans une action coordonnée, les standards techniques et les protocoles seront « imposés par la Chine », ce qui remet en question la capacité des entreprises européennes à « offrir des solutions » et à se protéger. L’approche européenne serait aujourd’hui jugée « relativement lente et pas efficace ». Pascal Urard appelle donc à constituer un « Valeo de la voiture » pour la robotique.

Les startups ont aussi un rôle à jouer pour les industriels. Or, la « proportion de celles qui travaillent sur des enjeux industriels est relativement faible », regrette Jean-Pierre Triquet. Le métallurgiste Arcelor Mittal – qui collabore en moyenne avec une quinzaine de startups chaque année – espère tout de même changer la donnée en initiant un « programme conjoint entre industriels ».

L’objectif sera de mutualiser les efforts pour faciliter l’accès des startups au marché et « développer des écosystèmes souverains en Europe », précise le directeur du Digital Lab du groupe.

Avec trois d’entre elles et « des partenaires européens », Arcelor Mittal a d’ailleurs répondu à un appel à projets de l’UE sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’industrie.

« Seuls, nous avons la capacité d’initier une dynamique, mais pas de l’accélérer », considère Jean-Pierre Triquet. Pour lui, il y a des défis industriels, mais pas de débat. Il faut « développer des écosystèmes souverains en Europe », et ainsi « limiter la dépendance à des solutions incompatibles avec nos standards. »

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