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Électricité, autorisations : comment la carte des datacenters se redessine en Europe

Les contraintes énergétiques, les délais d'obtention des autorisations et l'accès au réseau redéfinissent le marché européen des datacenters pays par pays, orientant la croissance vers les projets qui ont le plus de chance d’aboutir, explique la directrice du développement de BCS.

La demande en datacenters reste forte dans toute l'Europe. Ce qui change, en revanche, c'est la capacité à transformer cette demande en capacité effective. Les contraintes énergétiques, les délais d'obtention des permis, la pénurie de main-d'œuvre qualifiée et les pressions sur la chaîne d'approvisionnement ne sont plus des problèmes isolés ; ils se recoupent au sein d'un même projet.

Le secteur ne peut plus partir du principe que la croissance suivra uniquement la demande. Elle est de plus en plus déterminée par les endroits où les projets peuvent être approuvés, alimentés en électricité et menés à bien.

Cette évolution se manifeste de manière inégale à travers l’Europe, redessinant la géographie du marché. La capacité ne se dirige plus vers les zones où la demande est la plus forte, mais vers celles où les projets peuvent avancer avec certitude, créant ainsi un marché défini moins par l’échelle que par la capacité de livraison.

La France accélère grâce à sa cohérence

La France présente un modèle de croissance caractérisé par la cohérence. Le pays bénéficie d'un mix énergétique stable et sobre en carbone, soutenu par l'énergie nucléaire. Plus important encore, il existe une cohérence évidente entre la politique nationale, les infrastructures numériques et la stratégie industrielle.

L'ambition de la France de se positionner comme un pôle de premier plan en matière d'IA, grâce à un investissement de 109 milliards d'euros dans les infrastructures d'IA l'année dernière, se traduit par une action coordonnée. Les processus de planification sont accélérés et la disponibilité de l'électricité est priorisée par le biais de mécanismes soutenus par l'État. Ce niveau d'alignement permet une approche plus structurée pour la mise à disposition de capacités de datacenters.

Cela dit, certaines caractéristiques de longue date persistent. La complexité administrative et les délais d'approbation continuent de nécessiter une gestion prudente. La mise en œuvre en France est soutenue par les politiques, mais reste tributaire de la capacité d'exécution. En fin de compte, ce qui différencie le marché, ce n'est pas l'absence de contraintes, mais la mesure dans laquelle celles-ci sont gérées de manière coordonnée.

Le marché allemand se diversifie

L'Allemagne est le plus grand marché de datacenters en Europe, avec plus de 500 sites. Francfort est le pilier non seulement de l'Allemagne, mais aussi de l'Europe dans son ensemble. Sa connectivité, la maturité de ses infrastructures et la densité de son réseau restent inégalées, et la ville continuera de servir de plaque tournante principale pour la région.

Cependant, les contraintes se font de plus en plus sentir. Les problèmes d’approvisionnement en électricité et les restrictions en matière d’autorisations limitent l’expansion à court terme sur le marché principal. Il ne s’agit pas d’un problème à long terme, mais plutôt d’une dynamique de marché qui influence activement les projets de développement en cours.

En conséquence, la croissance se redirige vers des sites secondaires en Allemagne :

  • Berlin a enregistré un taux de croissance annuel de plus de 40 % sur trois ans, entre 2020 et 2023, et constitue le marché secondaire à la croissance la plus rapide en Allemagne.
  • La région du Rheinisches Revier s’impose comme une plaque tournante pour l’intelligence artificielle et le cloud computing et, à l’instar de Berlin, offre un bon accès au réseau et des conditions de développement favorables.
  • Francfort reste le centre de gravité en Allemagne, mais un glissement plus large s’opère vers des régions où la mise en œuvre est plus réalisable.

Les pays nordiques deviennent une zone géographique de premier plan

Le rôle des pays nordiques au sein du marché européen évolue également. Historiquement considérés comme une région alternative ou émergente, les pays nordiques s’imposent désormais au cœur de la stratégie en matière de datacenters.

L'énergie est le principal facteur déterminant. L'accès à une énergie abondante, à faible empreinte carbone et renouvelable devient une exigence cruciale, d'autant plus que les charges de travail liées à l'IA entraînent une augmentation des densités de puissance. Selon Bloomberg Intelligence, les pays nordiques affichent parmi les coûts d'électricité les plus bas d'Europe, avec des tarifs en moyenne environ 60 % inférieurs à ceux des autres marchés, certaines régions de Norvège et de Suède proposant même des réductions pouvant atteindre 80 à 90 %.

Parallèlement, la sécurité énergétique à long terme et la stabilité des prix deviennent des facteurs déterminants dans le choix d’un site. Il ne s’agit pas là de considérations secondaires ; elles occupent une place de plus en plus centrale dans les décisions d’investissement.

S’appuyant sur une infrastructure numérique solide et sur des investissements continus dans l’extension du réseau, les pays nordiques se positionnent comme une zone géographique de premier plan pour les déploiements à très grande échelle et axés sur l’IA. Leur attrait ne se définit plus par le climat ou les coûts, mais par leur capacité à soutenir une croissance à long terme à forte intensité énergétique.

La péninsule ibérique en passe de devenir une plateforme stratégique

La péninsule ibérique connaît actuellement un repositionnement plus structurel. Pendant de nombreuses années, elle a été considérée principalement comme une alternative économique aux hubs de Francfort, Londres, Amsterdam, Paris et Dublin (alias les FLAP-D). Ce cadre de référence perd de sa pertinence. L'augmentation des investissements, l'amélioration de la connectivité et l'expansion des capacités en énergies renouvelables redéfinissent son rôle au sein du marché européen.

Ce que la péninsule ibérique offre aujourd'hui, c'est une combinaison de facteurs qu'il est de plus en plus difficile de trouver ailleurs : la disponibilité de terrains et une offre d'électricité excédentaire, situation rare due à une production d'énergie renouvelable supérieure à la demande.

Cependant, la prochaine phase de croissance sera marquée par les mêmes contraintes que celles observées dans toute l'Europe. La capacité du réseau, les délais d'obtention des autorisations et les limitations régionales en matière d'électricité détermineront la rapidité et l'efficacité avec lesquelles les projets pourront être menés à bien.

La péninsule ibérique n'est plus une option périphérique, mais plutôt une plateforme stratégique pour une capacité évolutive — à condition que les risques liés à la mise en œuvre soient compris et gérés dès le départ.

L'accent mis par l'Italie sur la mise en œuvre porte ses fruits

Le développement de l'Italie est moins déterminé par l'ampleur des projets que par leur mise en œuvre. La demande n'est plus le principal enjeu. Au contraire, le succès dépend de plus en plus de la capacité des projets à savoir gérer efficacement la disponibilité de l'électricité, la complexité de la planification et la coordination des parties prenantes.

Cette évolution renforce la confiance des investisseurs : selon Bird & Bird, le marché italien des datacenters serait en train d'entrer dans « un âge d'or » et attirerait des dizaines de milliards d'euros d'investissements.

Il en résulte un marché plus sélectif. Une implication précoce dans les infrastructures de réseau, des stratégies de mise en œuvre réalistes et une coordination locale solide deviennent indispensables.

Dans un contexte européen où les contraintes s’intensifient, cette priorité accordée à l’exécution devient un avantage significatif. L’Italie se positionne comme un marché où les projets peuvent être menés à bien avec une plus grande prévisibilité, car leur mise en œuvre devient plus rigoureuse.

L'Europe a besoin d'une stratégie plus localisée

Ces dynamiques régionales mettent en évidence un changement plus général dans la manière dont il faut appréhender le marché européen. L'Europe ne constitue pas un environnement opérationnel unique. Il s'agit d'un ensemble de marchés distincts, chacun étant façonné par ses propres cadres réglementaires, ses systèmes énergétiques, ses priorités politiques et ses conditions de mise en œuvre.

L'hypothèse selon laquelle la croissance peut être obtenue simplement en augmentant la capacité sur plusieurs sites perd de sa validité. La contrainte ne réside plus dans l'existence de la demande, mais dans la capacité à traduire cette demande en infrastructures opérationnelles. Cela a des implications pour la stratégie.

La croissance en 2026 et au-delà dépendra moins de l'endroit où la demande existe et davantage de l'endroit où cette demande peut être satisfaite. Cela nécessite une approche stratégique plus réfléchie et mieux adaptée au contexte local, qui donne activement la priorité à la capacité de livraison et qui soit conçue pour les réalités de chaque marché, et non pour des hypothèses concernant l'Europe dans son ensemble.

Alexandra Thorer est directrice du développement chez BCS, où elle est chargée de l'expansion internationale, des marchés stratégiques et des relations clients. Forte d'une expérience à la fois dans le domaine du conseil et de l'exploitation, elle apporte une combinaison rare de compétences en matière de développement.

Ce billet d’opinion est initialement paru en anglais sur DataCenterKnowledge.

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