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Salesforce : deuxième vague d’austérité en pleine fièvre boursière

Malgré son propre appel à un « capitalisme plus juste » et des cours en hausse de 60 % sur 2020, Salesforce a dévoilé un plan de réduction de 1 000 postes supplémentaires, au lendemain de l’annonce de revenus qui bondissent de 25 %. Tableau serait aussi concerné.

Les affaires sont les affaires. Le 25 août, l’action de Salesforce avoisine les 216 $. Depuis le début de l’année 2020 – et grâce à la crise sanitaire – le champion américain du CRM voit déjà à cette date sa valorisation boursière bondir de manière spectaculaire (l’action cotait 167 $ au 1er janvier, soit +30 % en huit mois).

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Mais le 26 août, après une intervention de son PDG Marc Benioff pour présenter de très bons résultats (dont un CA en progression de 30 % par rapport au même trimestre 2019), l’action bondit à nouveau gagnant 25 % supplémentaire en une journée (à plus de 270 $). Cette fois, la progression est de +60 % sur 2020 pour ses actionnaires.

Tout va bien donc pour Salesforce. Très bien même. Mais, comme dit l’expression anglosaxone : « business is business ».

Le lendemain de l’annonce des résultats, dans un timing impitoyable, l’éditeur annonçait la suppression de 1 000 postes.

« Stakeholder capitalism » 

« L’heure est venue de passer à un capitalisme plus juste, plus égalitaire et plus durable qui se soucie de tous. Un capitalisme où les entreprises ne font pas que prendre à la société, mais où elles donnent en retour et où elles ont un impact positif sur le monde », écrivait Marc Benioff dans son livre-programme (des rumeurs lui prêtent des ambitions politiques à la mairie de San Francisco) intitulé « Trailblazer, l’entreprise plateforme incontournable du changement ».

Lors de son échange avec les analystes financiers, le président du géant de l’IT californien avait réitéré cette sensibilité humaniste, sans évoquer ce projet de restructuration qui serait annoncé le lendemain.

« L’heure est venue de passer à un capitalisme plus juste, égalitaire et durable qui se soucie de tous, où les entreprises ne font pas que prendre à la société mais ont aussi un impact positif sur le monde. »
Marc BenioffSalesforce

« C’est une période très difficile », expliquait-il alors avec emphase et empathie lors des résultats trimestriels. « Nos cœurs sont lourds de peine. Nous avons entendu tant d’histoires de douleur et de détresse à travers le monde. Et pour nous, cette période a, vraiment, un goût doux-amer et invite à l’humilité ».

Pour Marc Benioff, les bons résultats trimestriels de Salesforce étaient par ailleurs « un grand exemple de capitalisme [qui prend en compte toutes] les parties prenantes ». En anglais, un « stakeholder capitalism » qui s’opposerait à un « stokeholder capitalisme », un capitalisme d’actionnaires.

« Une restructuration », pas une « réduction »

Cette déclaration n’a pas manqué d’être reprise sur Twitter, une fois les licenciements rendus publics dès le lendemain.

Alors, comment expliquer cette décision qui intervient par ailleurs deux mois pile après l’expiration de la période de 90 jours pendant laquelle Marc Benioff s’était engagé à ne procéder à aucun licenciement pour cause de crise sanitaire ?

Salesforce n’explique justement pas la réduction de postes par les effets de la crise. En tout cas pas directement.

Les licenciements seraient en fait un moyen de ne pas casser la dynamique de l’entreprise, explique une source proche du dossier à nos collègues de Search Customer Experience (groupe TechTarget également propriétaire du MagIT).

Cette source ajoute que les collaborateurs dont l’emploi sera ou a été supprimé auront 60 jours pour trouver de nouveaux postes au sein de Salesforce. Toujours d’après cette source, cette décision est à voir comme « une restructuration » (en VO : « reshaping ») des quelque 50 000 postes dans le monde de l’éditeur de CRM, et non comme une « réduction » des effectifs.

D’autres postes devraient être proposés dans les prochains jours ; Salesforce cherchant à investir dans de nouveaux domaines technologiques (comme la sécurité et l’infrastructure) et à se renforcer dans le secteur public et dans les groupes internationaux.

Plus tôt dans l’année, et dans cette optique de conquête commerciale, le haut fonctionnaire français et ancien patron de la SNCF, Guillaume Pepy, a rejoint en mai un comité consultatif pour aider le géant américain à s’imposer sur le marché français et européen, face aux acteurs locaux (Cegid, Sage, Sellsy, Efficy, Divalto, Eudonet, etc.), à commencer par le leader dans la région : l’Allemand SAP.

Alors que sur des sites comme Blind et TheLayoff, les rumeurs se multiplient sur les personnes concernées par les licenciements – comme les équipes de Tableau (lire ci-après) – Salesforce reste discret sur les fonctions ciblées. Selon la source de nos collègues américains, les coupes ne seraient en fait pas limitées à un seul groupe ou à un seul type de poste.

Une déclaration officielle de l’éditeur explique, elle, que les postes éliminés « ne correspondent plus aujourd’hui à nos priorités ».

Ces 1 000 licenciements constituent en tout cas une deuxième vague sur 2020, après une première réduction d’effectif réalisée en janvier.

Mark BenioffLe PDG de Salesforce, Marc Benioff – ici lors du Forum économique mondial à Davos – en janvier avant la première vague de suppression de postes. Fin mars, il avait promis qu’il ne ferait « aucun licenciement important » pendant une période de 90 jours pour aider ses employés à traverser la pandémie. Il avait encouragé les autres PDG à suivre son exemple.

La pandémie n’est pas en cause

Le COVID-19 n’est en tout cas pas la source des licenciements. Mais cette pandémie aurait fait prendre conscience à Salesforce de ce qu’il devait faire pour mieux répondre aux besoins de ses clients et pour rester compétitif dans un environnement en mutation permanente.

« Je suis contente d’entendre qu’ils ne font pas porter le chapeau au COVID-19 », commente Nicole France, analyste de Constellation Research. « Toute entreprise qui se développe par le biais d’acquisitions, comme c’est le cas de Salesforce, passera toujours par des étapes où elle doit réajuster ses effectifs. C’est la dure réalité de l’absorption des acquisitions ».

Les employés qui ne pourront pas trouver de nouveaux postes en interne recevront des indemnités de départ « substantielles » (sic) dont six mois d’avantages sociaux payés par l’entreprise et des services de reclassement externe. Certains anciens de Salesforce auront également accès à un coach pour l’accompagnement des seniors et à une aide pour travailler son CV.

« Cela ressemble plus à une manière de faire à l’européenne qu’à ce à quoi nous sommes habitués aux États-Unis », souligne Nicole France. « C’est toujours terrible pour ceux à qui cela arrive […], mais d’un autre point de vue, ces réductions sont inévitables ».

Tableau au piquet ?

Salesforce n’a pas précisé si Tableau Software, l’éditeur de BI qu’il a racheté l’année dernière à prix d’or, était aussi concerné par la restructuration.

«  Il y a de nombreux chevauchements entre Einstein Discovery et Tableau. Il serait logique que la société mère veuille rationaliser ou redimensionner les deux équipes. »
Boris Evelson, Forrester Research

Interrogé, Tableau a publié en réponse une déclaration qui, sans confirmer des licenciements, suggérait qu’il avait connu des évolutions au sein de Salesforce.

« Nous réaffectons nos ressources afin de positionner l’entreprise en vue d’une croissance continue », affirme-t-il dans sa déclaration. « Cela inclut la poursuite du recrutement et la réorientation de certains employés pour alimenter nos domaines stratégiques, et l’élimination de certains postes qui ne correspondent plus à nos priorités. Pour les employés concernés, nous les aidons à trouver la prochaine étape de leur carrière, que ce soit au sein de notre entreprise ou dans une nouvelle opportunité ».

Des messages anonymes sur TheLayoff suggéraient quant à eux qu’il y avait bien eu des licenciements chez Tableau. Un des commentaires affirmant même que la majorité de son équipe qualité (« quality assurance ») avait été touchée.

« Je n’ai rien entendu de précis [sur des licenciements chez Tableau] », explique l’analyste de Forrester, Boris Evelson, « mais comme il y a de nombreux chevauchements entre Einstein Discovery et Tableau, il serait logique que la société mère veuille rationaliser ou redimensionner les deux équipes ».

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