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Slack se vend à prix d’or à Salesforce

L’éditeur leader mondial du CRM va débourser 27,7 milliards de dollars pour mettre la main sur le spécialiste de la coopération d’équipe, Slack, premier concurrent de Teams. De quoi compléter le Salesforce Community Cloud et infuser tous ses « clouds ».

Salesforce est officiellement entré en négociation pour racheter Slack contre 27,7 milliards de dollars, une somme particulièrement élevée qu’il payera en grande partie en cash.

Avec Slack, Salesforce se dotera d’une application de collaboration d’équipe particulièrement populaire, principale concurrente de Mirosoft Teams.

Slack devrait être intégré dans chaque « cloud » de Salesforce (Sales Cloud, Service Cloud, etc.) et notamment Community Cloud, son offre de communication interne et externe.

L’acquisition devrait être finalisée d’ici l’été 2021.

Slack, un « système nerveux d’entreprise » pour Marc Benioff

« Nous avons passé plus de dix ans à concrétiser cette vision d’une entreprise collaborative… Slack la rend réelle », se réjouit le cofondateur et PDG de Salesforce, Marc Benioff, lors de la présentation de ses résultats trimestriels, ce mardi. « Nous voyons en Slack une entreprise et une plateforme comme il n’en existe qu’une par génération. C’est le système nerveux central de tant et tant d’entreprises », continue-t-il pour justifier le prix du rachat.

« Slack, une entreprise comme il n'en existe qu'une par génération. »
Marc BenioffSalesforce

Si l’accord passe les étapes réglementaires et si les actionnaires de Slack l’approuvent, l’acquisition sera en effet la plus importante de Salesforce, éclipsant de loin les 15,7 milliards de dollars dépensés pour Tableau, l’éditeur de BI et de Dataviz, en juin 2019. Salesforce a fait d’autres « petites » acquisitions cette année, comme Vlocity et Mobify. Mais Slack est une énorme opération, même pour une société connue pour sa fièvre acheteuse (plus de 60 rachats depuis sa création).

Slack s’intégrait déjà à Salesforce. Mais une fois dans la galaxie de Marc Benioff, l’outil de communication d’équipe sera encore plus intimement encapsulé dans les différents outils du géant du CRM. Slack pourra ainsi fluidifier un peu plus les échanges entre équipes commerciales, ou entre les commerciaux et les clients, ou encore entre services (commerciaux et support).

Se diversifier du « front office »

Mais cette grosse opération financière a probablement un objectif plus large, avance Nicole France, analyste chez Constellation Research. Salesforce veut aller un peu plus vers le back-office et les outils métiers. Slack serait sa dernière tentative en date pour se diversifier.

Dans le collaboratif, Salesforce avait déjà acheté GroupSwim en 2009 – devenu Chatter – que Salesforce avait marqueté comme un « Facebook pour les métiers » (un RSE). Sept ans plus tard, en 2016, il mettait la main sur Quip (un outil à la Office 365/G Suite). Mais aucun des deux n’a donné à Salesforce la base d’utilisateurs qu’il souhaitait.

« Slack, MuleSoft, Tableau, montrent que Salesforce veut étendre son empreinte dans les entreprises ; il ne veut pas être cantonné aux applications front office de gestion de clients. »
Nicole FranceConstellation Research

Avec ses 12 millions d’utilisateurs, Slack permettra au contraire à Salesforce de changer de dimension dans le collaboratif. Et de générer des revenus significatifs supplémentaires (plus de 800 millions de dollars à date) pour atteindre son ambitieux objectif de 28 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2023 et 60 milliards d’ici 2034.

« Les rachats de Slack, de MuleSoft et de Tableau indiquent tous les trois que Salesforce essaie d’étendre son empreinte dans les entreprises. Salesforce ne veut pas être cantonné aux applications front office de gestion des clients », résume Nicole France. « Slack est une opération significative dans ce projet stratégique ».

Predrag Jakovljevic, analyste principal chez Technology Evaluation Centers confirme cette velléité. « Salesforce essaie depuis longtemps, sans grand succès, de construire des outils de bureau pour les métiers ; ils n’ont fait qu’effleurer la surface des services ventes, marketing et support », constate Predrag Jakovljevic. « Aucun de leurs produits n’est vraiment utilisé toute la journée, et tous les jours – Slack l’est ».

Une rivalité grandissante avec l’ami Microsoft

Au fil du temps, Salesforce et Microsoft ont été des alliés et des rivaux.

Or Slack a récemment engagé une procédure antitrust contre Microsoft en Europe, dans laquelle il lui reproche de lier Teams à Office, ce qui entraverait illégalement la concurrence. Mais il est peu probable que cette affaire nuise à la relation des deux géants de l’IT, estime Predrag Jakovljevic. Salesforce Marketing Cloud par exemple, tourne sur Azure. Quant aux applications de Salesforce et de Microsoft, elles s’intègrent bien – une nécessité vu le nombre de clients qui utilisent les outils des deux éditeurs. L’acquisition de Slack devrait donc s’inscrire dans un contexte de « co-coopération habituelle », conclut-il.

Reste la question centrale que pose toute acquisition de Salesforce en dehors des domaines de la gestion des ventes, du marketing et du e-commerce : qu’arrivera-t-il à l’outil racheté ?

Interface de Slack
Interface utilisateur de Slack

Pour les utilisateurs de Slack, ce rachat ne devrait pas être un problème, estime Nicole France, Salesforce ne cherchera a priori pas à les pousser coûte que coûte vers Community Cloud (qui regroupe ses précédents outils collaboratifs) et devrait garder une version « indépendante ». Après tout, de nombreuses organisations utilisent à la fois Slack et Teams pour différents départements et différents workflows, pourquoi ne pas proposer plusieurs références collaboratives en catalogue ?

Du côté de Slack, ce rachat à prix d’or (l’entreprise ne fait aucun bénéfice et cumule plus d’un milliard de dollars de perte nette sur les trois années passées) se présente en tout cas comme une aubaine.

Slack n’a pas fondamentalement profité du passage massif au télétravail, en tout cas pas autant que son (ex ?) partenaire Zoom, que Google ou que Microsoft. Teams – qui a l’origine été lancé par Microsoft pour contrer le succès de Slack – a même dépassé son concurrent cette année.

« Cela explique probablement pourquoi Slack jette l’éponge maintenant, le timing est bon pour eux », lance Raju Vegesna, Chief Evangelist chez Zoho, l’éditeur indien d’applications métiers qui est concurrent de Salesforce avec plusieurs de ces briques.

Ni Salesforce ni Slack n’ont souhaité s’exprimer sur le projet de rachat.

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