3DExperience : Dassault Systèmes saute le pas de l’IA agentique

L’éditeur français a présenté non pas un, mais trois agents IA pour cibler les différents usagers de sa plateforme. Les ambitions sont fortes et il exploite la majorité des technologies et des méthodes à l’état de l’art. Cependant, la problématique économique n’est pas encore résolue.

Aura, Leo, Marie. Trois agents IA développés par Dassault Systèmes sont les vedettes de la conférence annuelle 3DExperience World à Houston, au Texas. Il faut d’ailleurs plutôt parler de compagnons virtuels, insiste l’éditeur français. Pas question de remplacer les ingénieurs, même si Manish Kumar, CEO de SolidWorks, n’écarte pas les bouleversements à venir.

Et pour cause, le trio doit investir l’ensemble de la suite 3DExperience, en commençant par le célèbre logiciel de CAO, Solidworks. Catia, l’autre outil de conception numérique de Dassault Systèmes, davantage utilisé par les grands groupes, en bénéficiera également, tout comme Delmia, Enovia, Biovia, Simulia, entre autres. Aura est disponibilité générale, Leo sera lancé d’ici à six mois, et Marie, un mois plus tard. Tous les trois seront affichés dans une interface de type chatbot.

Mais pourquoi trois « compagnons » et non un seul ? Selon Manish Kumar et Pascal Daloz, PDG de Dassault Systèmes, l’objectif est de réunir les compétences d’un véritable génie. Les mots sont forts. L’éditeur fait plutôt le constat qu’il faut spécialiser ces agents IA pour en tirer le meilleur bénéfice.

Trois compagnons virtuels

Ainsi, Aura (l’acronyme de « Assisting U to Raise your Ambition », le nom aurait été choisi par l’agent lui-même) dispose de connaissances générales en ingénierie et une expertise de la suite 3DExperience. Elle (oui, elle) sait expliquer les étapes nécessaires à plusieurs phases de conception et de tests. Elle n’est toutefois pas limitée dans ses propositions et peut donc commettre des erreurs. 

Leo, pour Leonardo Da Vinci, disposera d’une expertise en ingénierie et fera preuve d’une plus grande rigueur lors de la conception de pièces. Marie, nommée d’après Marie-Curie, est la caution scientifique de ce trio. Sa connaissance des matériaux, de leur comportement, de la biologie et de la chimie est plus grande que les deux autres compagnons virtuels.

Outre les conseils prodigués aux utilisateurs, Aura, Leo et Marie sont amenés à exécuter automatiquement certaines tâches de conception, après validation de l’utilisateur. Recherche de documents, création de pièces après soumission de contraintes, modification des matériaux, génération des schémas techniques, conversion de photo d’objets en nuage de points (3D mesh), vérification des assemblages, simulation de chute de produits, analyse non linéaire des composants matériaux (pour identifier les points faibles d’une pièce), rédaction de documentations techniques et scientifiques, analyse de la conformité légale, etc. Bref, les compagnons virtuels doivent assister les ingénieurs et tous les métiers concernés dans la réalisation de toutes les tâches qu’ils exécutent avec la suite CAO-PLM-MES. Et les compagnons pourront être activés textuellement ou vocalement.  

De l’assistance IA au « Vibe CADing »

Marie, compagnon virtuel dans 3DExperience
Marie est l'agent IA spécialisé dans la recherche et les activités purement scientifiques.

Les démonstrations effectuées sur scène montraient les agents IA appelés directement les outils et les fonctionnalités pour exécuter la tâche souhaitée. L’utilisateur valide son exécution. Comme si derrière chaque brique, il y avait des appels de fonction ou un serveur MCP. « Nous avons commencé par utiliser des appels de fonction avant de nous appuyer massivement sur MCP », confirme Yannick Audoir, vice-président de la R&D d’Enovia chez Dassault Systèmes.  « Nous utilisons également Agent2Agent ». Le protocole A2A permet à plusieurs agents IA de communiquer entre eux.

Les compagnons virtuels ont été nourris de la documentation des logiciels, des publications scientifiques et techniques concoctées par les ingénieurs de Dassault Systèmes. Une couche sémantique orienté graphe permet d’apporter le bon niveau d’information, mais aussi de se connecter à des systèmes tiers, précise Yannick Audoir.

Lors du premier jour de la conférence, les porte-parole du groupe se sont concentrés sur les usages. Et de promettre à l’avenir une démocratisation de la CAO, jusqu’à démontrer que tous les usagers n’ayant pas de connaissances des logiciels Dassault Systèmes pourront pratiquer le « Vibe CADing ». L’éditeur s’inspire là du Vibe Coding, la pratique consistant à développer des applications sans connaissances approfondies des méthodes de programmation. Tout en s’assurant que les modèles des pièces créées sont « 100 % paramétriques ». En clair, une fidèle représentation d’un (futur) objet physique. « C’est du speech to CAD ou du text to CAD », affirme Manish Kumar. « Ce n’est que le début. Tout ce que nous avons montré est fonctionnel ». S’il est fort possible que ces agents IA interagissent entre eux pour répondre aux usagers, aucune information n’a été donnée concernant la puissance de calcul nécessaire pour exécuter l’ensemble des capacités.

Des agents IA adaptés par entreprise, exclusivement déployés dans le cloud

L'agent IA Leo dans Simulia
Le compagnon virtuel Leo assiste un usager dans Simulia pour effectuer la simulation de la chute d'un objet médical.

Mais l’éditeur va plus loin. Il promet que ce système RAG pourra être personnalisé pour chaque entreprise. Les modèles sous-jacents seront « entraînés » sur les processus de conception et de fabrication des clients. Il y a une condition sine qua non toutefois pour utiliser ces assistants. Il faudra charger ou connecter les documents nécessaires à leur mise en contexte dans le cloud de Dassault Systèmes.

Les entreprises n’ont pas la puissance de calcul requise pour exécuter ces compagnons, justifie Pascal Daloz. Et d’assurer que les données de chaque client seront ségréguées afin d’éviter que la propriété intellectuelle d’un client soit livrée à un autre ou à l’éditeur lui-même. Tous les clients n’ont pas migré vers la plateforme 3DExperience.

Non seulement, les agents ont des garde-fous, mais chaque action prise par les agents IA passent par un processus de validation, assure Yannick Audoir.

Ces affirmations soulèvent un ensemble d’interrogations techniques. Pour que de tels compagnons fonctionnent, il leur faut des connaissances étendues dans des domaines de pointe. Il faut connaître les bases de la physique, de la chimie, de la biologie, des processus industriels. Peu de modèles de langage les réunissent toutes. Dassault Systèmes en utilise plusieurs, selon les propos de Pascal Daloz et de Manish Kumar. Des modèles speech to text, des LLM multimodaux, des modèles de raisonnement, des algorithmes de machine learning et de deep learning « basés sur la science ». « Nous sommes en quelque sorte en train d’entraîner des modèles monde dédiés à l’industrie », ajoute Pascal Daloz.

Un coup de pouce de Nvidia

Très peu de LLM ont des connaissances du monde physique, expliquait Yann Le Cun, quand il était encore directeur scientifique de l’IA chez Meta. Parmi les grands acteurs technologiques, Nvidia est l’un des seuls à avoir entraîné des modèles capables de répondre aux besoins de l’éditeur français et de ses clients.

C’est donc sans trop de surprise que Jensen Huang, CEO et cofondateur de Nvidia, a fait le déplacement jusqu’à Houston pour présenter « le plus grand partenariat entre [les] deux compagnies depuis 25 ans ». Outre l’usage des outils d’accélération des traitements CUDA-X dans Simulia, des librairies Omniverse au sein de l’ERP-MES Delmia, des réseaux de neurones BioNeMo dans Biovia, Dassault Systèmes utilisera les LLM Nemotron (pensés pour être fine-tuner) en combinaison de ses propres modèles monde pour propulser Aura, Leo et Marie. Les microservices NIM de Nvidia sont utilisés en combinaison des jumeaux virtuels et des bases de connaissances de Dassault Systèmes.

« Le cloud et les usines IA de Dassault [Outscale, N.D.L.R] seront également propulsés par des puces Nvidia », ajoute Jensen Huang. La première usine IA sera consacrée à l’usage interne de Dassault Systèmes et sera opérationnelle en juin 2026, selon Pascal Daloz. D’autres suivront. Quant à savoir combien, c’est une autre question. « Nous sommes encore en train de négocier avec Nvidia », précise-t-il. « Nous mettons [Dassault Systèmes] en haut de la liste », s’amuse Jensen Huang.

Les concurrents principaux de Dassault Systèmes, Siemens et PTC, ajoutent également des fonctionnalités d’IA générative et agentique. L’Américain PTC a commencé par son logiciel ALM et son PLM. Il ajoute des capacités spécifiques pour résumer des contenus, les trier, les comparer, ou encore extraire des données. L’Allemand Siemens, lui, a un partenariat avec Microsoft pour intégrer Copilot et il a annoncé un accord avec Nvidia pour développer des solutions industrielles propulsées à l’IA. « Je pense que nous prenons une longueur d’avance sur la concurrence », avance le PDG de Dassault Systèmes. L’éditeur français veut jouer sur une intégration dans toutes ses briques logicielles.

La tarification, le gros point d’interrogation

Le profil du compagnon virtuel Aura
Aura, l'assistant des métiers les moins techniques dans la plateforme 3DExperience.

En revanche, il y a une grande inconnue. La question du modèle économique.

« Chez Dassault Systèmes, nous avons presque tout changé depuis le premier jour. Le champ d’application, le positionnement, à l’exception d’une chose, le modèle économique », déclare Pascal Daloz, en réponse à une question du MagIT. « Depuis le premier jour, nous vendons des licences. Et le prix de la licence est fixé en fonction de l’utilisateur. Ainsi, pendant près de 40 ans, nous avons compté les sièges parce que derrière l’écran, il y a quelqu’un qui utilise le logiciel », poursuit-il. « Aujourd’hui, vous avez des compagnons virtuels. Ce n’est pas un véritable utilisateur ».

« Devons-nous donc continuer à compter les sièges ou devons-nous compter autre chose ? », s’interroge-t-il. « C’est une question très intéressante parce que si vous regardez l’industrie du logiciel, la plupart des acteurs sont passés de la licence à l’abonnement. Cela revient à déterminer le prix d’un siège d’une manière différente. Vous ne déterminez plus le prix de l’utilisateur, vous fixez le prix de l’usage ».

Or ce modèle, selon lui, n’est pas forcément adapté à l’apport des compagnons virtuels.

« Prenons Leo. Leo pourrait être un ingénieur en mécanique, un chimiste, un spécialiste de la fabrication. Il pourrait donc avoir différentes certifications en fonction de la discipline qu’il maîtrise. C’est ce que nous appelons l’unité de connaissance. Ensuite, lorsque le même compagnon travaille pour l’industrie automobile ou aérospatiale, il possède un savoir-faire différent, que nous appelons unité de savoir-faire », ajoute-t-il. « Et après s’il s’exécute quand vous et moi dormons, nous l’appelons cela l’unité de travail. La combinaison de ces trois unités devient donc la nouvelle monnaie. C’est essentiellement ce que nous compterons à l’avenir et c’est ainsi que nous fixerons le prix de ces compagnons ».

Il faut voir là davantage l’expression d’une philosophie économique plutôt que d’un véritable modèle établi. « La difficulté que nous rencontrons actuellement, c’est qu’il est difficile d’en fixer le prix », avoue-t-il finalement. « C’est la raison pour laquelle je veux prendre le temps d’avoir quelques expériences avec des clients réels afin de fixer un prix approprié ».  

Il faut dire que Dassault Systèmes a aussi annoncé la refonte de son site Web pour simplifier l’achat de licences de SolidWorks et leurs mises à jour (« plus de pause-café de 45 minutes renommée mises à jour », plaisante Manish Kumar). L’éditeur termine la centralisation de l’accès de ses logiciels.

Toutefois, pour Wolfgang Zongler, directeur groupe de la R&D de NovoFerm, l’ajout de fonctions d’IA générative dans les outils de Dassault Systèmes est prometteur. La société allemande spécialisée dans la fabrication de portails et de portes principalement dédiés au monde industriel se prépare à un long travail d’unification des données de ses produits sur le PDM de SolidWorks. Sachant que les 14 équipes R&D utilisent pour l’instant SolidWorks, Autodesk et Siemens NX, Wolfgang Zongler voit la possibilité d’accélérer la transition des modèles 3D développés dans Siemens NX vers SolidWorks. Il existe déjà une interopérabilité entre Autodesk et la suite CAO de Dassault Systèmes.

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