Dell : « Non, notre stratégie n’est pas paradoxale »
Contre les hyperscalers, Dell lance une infrastructure sur site qui exécute... les logiciels des hyperscalers. Alors qu’il est cantonné à l’infrastructure, il se met à éditer des applications. Dans cette interview, le CTO de Dell démine les impressions bizarres qu’a laissées la dernière conférence Dell World 2026.
Lors de sa dernière conférence Dell Technologies World 2026 qui s’est récemment tenue à Las Vegas, le fabricant d’ordinateurs Dell a fait une série d’annonces qui méritent d’être décodées tant elles paraissent, de prime abord, paradoxales.
Alors qu’il se targue d’être à la pointe de l’ingénierie pour créer les machines les plus optimales, certains de ses nouveaux produits sont des machines Nvidia recarrossées. Alors qu’il a toujours dit que le logiciel n’était pas son métier, voilà qu’il accompagne ses serveurs d’un système d’orchestration et d’un pipeline de données pour l’IA qu’il développe lui-même. Qui plus est en concurrence frontale avec des solutions similaires proposées par certains de ses partenaires éditeurs.
Et puis, l’événement de cette année était censé signer le grand retour de l’informatique dans les datacenters privés, au profit d’une meilleure souveraineté de l’IA pour les clients et au détriment des hyperscalers qui lui ont fait rater quantité de ventes depuis le Covid-19. Que penser dès lors de cette annonce concernant la fourniture d’une infrastructure haut de gamme pour exécuter sur site les services d’IA du numéro 3 des hyperscalers, Google Cloud ?
La confusion règne. Pour tâcher de comprendre où va vraiment Dell, LeMagIT est parti à la rencontre de John Roese, son puissant directeur technique (sur la photo en haut de cet article), qui est à la manœuvre pour sélectionner toutes les technologies du catalogue. Interview.
LeMagIT : Vous proposez aux entreprises et aux hébergeurs privés un cluster de vos serveurs haut de gamme, censé exécuter sur site les services IA de Google Cloud. Allez-vous faire la même chose avec AWS et Azure, les deux autres principaux hyperscalers ?
John Roese : Absolument pas ! La nature de notre partenariat avec Google n’a rien à voir avec leur offre de cloud public. Il s’agit de proposer une solution sur site qui est dédiée à l’exécution de leurs logiciels d’IA en général et leurs modèles Gemini en particulier. AWS n’a pas de LLM. Et Microsoft Azure se contente d’utiliser les modèles d’OpenAI. Seul Google dispose de ces propres modèles.
Ce que nous comptons proposer sur site est en réalité une copie des services cloud des entreprises qui proposent des modèles d’IA. Dans la lignée de ce que nous faisons avec Google, nous proposerons des clusters de serveurs pour les modèles et les logiciels d’OpenAI, ainsi que pour ceux d’Anthropic. Des solutions dédiées à Mistral et à Cohere sont également dans les cartons.
Alors, bien entendu, une partie technique de ces solutions consiste à s’articuler avec leurs fonctions en cloud, mais ce n’est pas notre motivation première. Nous sommes au contraire là pour dire que ces solutions nées dans le cloud n’ont plus besoin de fonctionner en cloud.
Parmi les autres plateformes de partenaires que vous vendez, il y a celles de Nvidia. Mais, là, vous vous contentez de packager sous votre marque des machines créées par Nvidia. Doit-on comprendre que vous laissez tomber l’innovation matérielle ?
Ce ne sont pas des machines Nvidia ! Les systèmes auxquels vous faites référence [le cluster de serveurs IA PowerEdge XE9812 qui est un rebranding du Nvidia DGX Vera Rubin NVL72, les stations de de travail Dell Pro Max GB10 et GB300, qui sont un rebranding des stations Nvidia DGX Spark et DGX GB300, N.D.R.] sont plus exactement des configurations avec beaucoup de matériel Nvidia dedans, développées en partenariat très rapproché entre Dell et Nvidia.
Et chacune de ces machines Dell peut se targuer d’avoir un différenciateur « made in Dell » par rapport à des produits similaires proposés par d’autres marques : l’alimentation, le refroidissement, l’interface d’administration, ou encore les dispositifs de sécurité de nos machines sont tous des produits exclusifs à Dell !
Par exemple, aucune autre station DGX GB300 n’aura les performances énergétiques de notre station Dell Pro Max GB300 !
Mais, par exemple, allez-vous lancer des produits similaires basées sur les processeurs et les GPU d’AMD, alors que, lui, ne vous livre pas de cartes mères prêtes à l’emploi ?
Je ne vais pas vous dévoiler nos prochains produits. Mais ce que je peux vous dire c’est que Nvidia, AMD, Intel, ou encore Qualcomm (concernant les processeurs ARM) sont tous nos partenaires. Notre stratégie consiste à faire tout ce qui est nécessaire pour nous assurer de disposer d'un large portefeuille de technologies de pointe afin de répondre aux besoins de nos clients. Aujourd’hui, ce portefeuille comprend de nombreuses technologies proposées par quelques acteurs, qui font un travail remarquable.
Ainsi, en ce moment, Nvidia a une pile très complète de solutions qui sont toutes très sophistiquées. Mais il existe des alternatives pour chacune d’elles : à ses GPU, bien sûr, et aussi à son réseau avec les switches basés sur les contrôleurs Tomahawk de Broadcom. Nous proposons toutes ces technologies. En revanche, derrière, il y a des contraintes. Vous ne pouvez pas assembler n’importe quel matériel avec n’importe quel autre. Nous, nous n’entrons pas dans ces guerres, mais nous proposons des configurations pour chaque pile de technologies.
À un moment donné, certains partenaires jouent un rôle plus important que d’autres. Cela est arrivé plusieurs fois dans notre histoire. Mais sur l’ensemble de la carrière de Dell, nous avons toujours privilégié la diversité et nous le ferons encore à l’avenir.
Concernant les logiciels. Historiquement, vous vous contentez de développer des systèmes de stockage et des consoles d’administration, ce qui reste dans votre domaine, l’infrastructure. Mais vous lancez à présent Data Orchestration Engine, qui est un outil de haut niveau pour les data scientists. Pourquoi ?
Tout simplement parce que ce domaine stratégique pour nous n’était pas correctement couvert par le marché. Notre objectif est de construire et de fournir une plateforme pour faire de l’IA, mais s’il existe de bons frameworks pour gérer les données traditionnelles, aucun ne se connecte directement aux GPU avec le niveau de performances que nous voulons dans notre AI Factory.
Nous ne sommes pas là pour proposer des fonctions de bases de données – ce sont nos partenaires éditeurs qui s’en occupent – nous sommes là pour proposer une solution où les fonctions de données parlent aux GPU Nvidia avec leur langage Cuda, pour qu’elles s’exécutent à la vitesse des matériels que nous proposons.
Et nous avons développé de la même manière le logiciel d’orchestration des applications Dell Automation Platform parce que les outils d’orchestration qui existent sur le marché – comme Ansible ou Terraform qui sont en soi très bons pour les applications cloud-natives – ne sont pas adaptés à notre infrastructure d’IA, l’AI Factory.
Ces logiciels développés en interne – suite à des rachats de technologies - nous permettent de tenir notre promesse de fournir à nos clients des solutions hautement orchestrées et entièrement automatisées. Nous n’avons aucun intérêt à concurrencer les éditeurs de logiciels, mais dans certains cas, nous n’avons pas d’autre choix que mettre nous-mêmes les mains à la pâte.
Pourtant, un de vos partenaires éditeurs, Red Hat, avait déjà une solution équivalente à Data Orchestration Engine : Red Hat AI.
Tout d’abord, nous n’avons pas vocation à faire durer nos logiciels : nous donnerons la priorité à ceux de nos partenaires s’ils existent. Mais s’il n’y a qu’un seul éditeur qui propose ces fonctionnalités, ce n’est pas suffisant pour que nous les enlevions de notre plateforme. Nous parlons de fonctions qui doivent se standardiser sur le marché, qui doivent être portées par tout un écosystème.
Nous voulons pouvoir dire à nos clients que les fonctions existent, soit parce que nous les fournissons nous-mêmes, soit parce qu’ils peuvent choisir celles qui leur conviennent le mieux. Nous ne pouvons pas vendre une IA Factory qui aurait un problème de fonctions inadaptées.
Pour que ce soit clair : fournir des logiciels de haut niveau n’est pas une nouvelle stratégie de Dell. Il s’agit juste de combler les trous en attendant que le marché les comble.
