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Serveurs : « L’IA impose des cycles de renouvellement de 3 à 4 ans »
Acteur du financement B2B (700 millions d’encours sous gestion), Realease Capital observe de près les projets IT en France. Son nouveau président, Patrick Henrion, constate que l’IA raccourcit drastiquement les cycles de renouvellement des équipements, dont les serveurs, et qu’elle pèse sur les arbitrages entre DSI, achats et direction financière.
LeMagIT : Realease Capital est un acteur du leasing de matériel IT. Vous êtes en contact direct avec des entreprises très différentes, mais qui décident d’investir dans leurs infrastructures ou dans le matériel. Comment voyez-vous l’évolution de ces besoins IT en France ? L’IA est-elle un accélérateur d’investissements ?
Patrick Henrion : Absolument. Après une phase d’investissement au moment du Covid, qui a été tirée par les outils de collaboration, beaucoup d’entreprises avaient fait une pause. L’IA est aujourd’hui une rupture technologique majeure qui leur impose de remettre un coup d’accélérateur.
Mais l’augmentation des prix du hardware et la pénurie de composants ne sont-elles pas un frein à ces projets ?
Patrick Henrion : C’est vrai que le coût de départ est souvent monstrueux. Pour générer de la valeur, il faut investir lourdement dans le stockage, les réseaux et le compute.
Beaucoup de DAF et de DSI se demandent s’ils doivent investir maintenant ou attendre parce que l’IA change aussi très vite. Celle d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’il y a six mois, et les choix qui sont faits aujourd’hui auront des répercussions dans les 12, 18 ou 24 mois.
Mais un investissement ne peut pas se repousser éternellement.
Les cycles de 10 ans, c'est terminé
Vous évoquez une IA qui change vite. Change-t-elle également la durée de vie moyenne d’un équipement IT ?
Patrick Henrion : Oui, les cycles d’investissement se sont nettement raccourcis sous la pression de la digitalisation et du volume de données généré par l’IA. Il n’y a plus un DSI aujourd’hui qui se projette sur des serveurs qu’il gardera dix ans. Les entreprises s’engagent désormais sur des cycles de 36 à 48 mois.
Cela pose avec plus d’acuité la question de « l’après », que font les entreprises qui ont investi dans ce matériel ?
Patrick Henrion : Il y a plusieurs options. Si le matériel est totalement hors d’usage, on peut l’orienter vers un recyclage strict (nous faisons cela avec nos équipes et nos partenaires de proximité, d’ailleurs). S’il est encore performant, il est possible de faire du reconditionnement pour lui donner une seconde vie (nous organisons cela aussi).
L’IA pousse-t-elle aussi à renouveler les parcs de laptops pour acheter des « PC IA » ? Ou est-ce que le marché freine et se dirige vers le reconditionné ?
Patrick Henrion : On voit les deux. L’IA embarquée va accélérer le renouvellement de certains parcs, notamment pour les collaborateurs qui ont besoin de traiter des données localement, avec des enjeux de réactivité, de confidentialité ou de connexion.
Mais toutes les entreprises n’ont pas besoin d’équiper immédiatement chaque salarié d’un « PC IA ».
Le reconditionné conserve toute sa pertinence pour tout ce qui ne nécessite pas cette puissance supplémentaire. En fait, l’enjeu n’est pas d’opposer le neuf au reconditionné, mais d’affecter le bon équipement au bon usage.
RSE : un critère devenu incontournable
Comment se porte le marché des serveurs reconditionnés justement ?
Patrick Henrion : Il reste plus limité que celui des laptops et des smartphones. Les contraintes de performance, la disponibilité des pièces, la garantie et la criticité des infrastructures freinent encore l’adoption de ces serveurs.
En revanche, lorsqu’un serveur reste performant, il peut trouver une seconde vie sur des usages moins exigeants ou auprès d’organisations dont les besoins sont différents.
La RSE et le bilan carbone seraient donc devenus des critères de choix structurants pour les décideurs IT ? N’y a-t-il pas encore des problèmes de mesures et de transparence ?
Patrick Henrion : Oui, la RSE est incontournable. Même si elle intervient en deuxième ou troisième position après la réponse au besoin métier.
Sur le Cloud, c’est vrai qu’un bilan carbone peut être difficile à auditer. L’empreinte d’un GPU Nvidia à la demande ou de l’usage d’un modèle y reste difficile à évaluer. En revanche, sur du matériel physique, nous savons mesurer l’empreinte carbone. Nous sommes parfaitement capables de dire « votre PC ou votre serveur a telle empreinte. »
La quête d’indépendance, une reflexion en cours
Vous voyez des entreprises françaises qui veulent leurs infrastructures en propre. Mais sont-elles majoritaires ?
Patrick Henrion : Il y en a beaucoup. Mais je ne dirais pas qu’elles sont majoritaires. Beaucoup d’entreprises se cherchent encore. Elles hésitent entre le faire elles-mêmes, en achetant de l’infrastructure, ou tout mettre chez OpenAI, Microsoft ou Google.
La tendance est plutôt aux solutions hybrides, qui combinent infrastructures sur site, cloud privé et services de grands acteurs technologiques, selon les besoins. Nous voyons aussi que la notion de confidentialité est très présente dans les décisions actuelles. Tout comme celle d’indépendance.
Si l’on est pieds et poings liés avec une solution, basculer sur un autre environnement est beaucoup plus compliqué. C’est une évidence. Cette notion d’indépendance devient essentielle, y compris dans les infrastructures sur site. C’est pour cela que nos clients recherchent de plus en plus des partenaires indépendants.
Aujourd'hui la frugalité, demain des alternatives à NVIDIA
Quid de la frugalité ? Les entreprises regardent-elles vers des serveurs moins puissants pour des modèles plus petits (SLM) ?
Patrick Henrion : Oui, cela devient un vrai sujet, d’abord pour des raisons économiques. Elle permet de dimensionner l’infrastructure au plus juste, plutôt que d’investir systématiquement dans la puissance maximale. Pour certaines tâches, des modèles plus petits peuvent être plus rapides, moins coûteux et plus faciles à déployer dans un environnement maîtrisé.
Les entreprises et leurs DSI sont-elles en attente d’alternatives à NVIDIA ? Ou sont-elles résignées à acheter ces GPU au prix fort ?
Patrick Henrion : Elles sont en attente. Ne serait-ce que pour réduire la dépendance à un fournisseur et retrouver davantage de marge de négociation.
Mais les entreprises ne choisissent pas seulement une puce. Elles choisissent aussi un écosystème logiciel, avec des compétences qui sont disponibles, des délais de livraison et un niveau de support. Les alternatives doivent encore démontrer qu’elles sont crédibles sur l’ensemble de cette chaîne.
À court terme, NVIDIA reste une référence très forte. À moyen terme, en revanche, la diversification me paraît inévitable. Les clients rechercheront plus de choix, de disponibilité et là encore d’indépendance.
DSI, achats, direction financière : qui décide ?
D’un point de vue plus « interne », vous dîtes qu’avec l’IA, les DSI ne gardent pas toujours la main sur les décisions d’investissements IT ?
Patrick Henrion : Ce sont généralement les DSI qui lancent les projets, et ils savent parfaitement où ils veulent aller. Mais derrière – dans les grosses structures principalement – les achats prennent souvent le relais, et la direction financière est souvent incontournable. On retrouve donc ces trois pans. Et les directions des achats prennent parfois des décisions qui ne sont pas celles qu’aurait prises la direction informatique.
D’après vous, comment les DSI peuvent-elles mieux gérer cela ? Que font celles qui pèsent plus dans les arbitrages ?
Patrick Henrion : Elles traduisent leurs choix techniques en enjeux métier et financiers (coût total de possession, risques cyber, continuité d’activité, réversibilité, souveraineté des données et impact environnemental). Elles associent aussi les achats et la direction financière dès le cadrage du projet autour de critères partagés. Cela évite qu’une décision ne soit fondée que sur le prix immédiat et qu’elle fragilise la performance à long terme.
Propos recueillis auprès de Patrick Henrion le 10 septembre 2026. L’entretien a été condensé et édité pour des raisons de clarté et de longueur.
