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La consumérisation de l’IA crée de nouvelles fractures dans les entreprises (études)
Deux études, de l’association « AI for Good, AI for Bad » et de Kedge Business School, montrent une porosité entre les usages personnels et professionnels de la GenAI. Elles confirment également un écart générationnel sur bien des facettes de cette technologie.
La publication concomitante de deux études, l’une sur l’IA générative (Gen AI) en milieu professionnel, l’autre dans les usages quotidiens (B2B et B2C mélangés), dresse un parallèle saisissant qui tend à montrer que l’IA en entreprise s’impose selon le modèle de la consumérisation de l’IT. Ou devrait-on dire ici la « consumérisation de l’IA ».
Ces deux études ont été réalisées par OpinionWay pour Kedge Business School (sur le milieu professionnel) et par Norstat Express pour l’association « AI for Good, AI for Bad ».
Des usages identiques entre le personnel et le professionnel
L’étude de Kedge montre la vitesse à laquelle l’IA s’est imposée. Certains parlent de vagues de l’IA générative, les chiffres d’OpinionWay laissent plutôt penser à une déferlante. En 2023, un manager sur cinq disait utiliser ChatGPT et ses alternatives. Fin 2025, ils sont 82 %. En 24 petits mois, l’IA est donc passé du statut de gadget de technophile à celui d’outil de travail universel.
L’étude de « AI for Good, AI for Bad » confirme en creux que cette adoption dans l’entreprise s’est faite par le bas, avec des cas pragmatiques issus du monde grand public.
L’étude Nordstat constate en effet que les usages les plus courants de l’IA sont la recherche d’informations et la création de textes. Exactement les mêmes qu’en milieu professionnel où 72 % disent l’utiliser pour la recherche d’infos, et 61 % pour la synthèse.
Un fossé générationnel marqué
Les deux études confirment également une divergence.
Sur les usages de base, les écarts entre générations sont assez faibles (89 % des managers de moins de 40 ans l’utilisent contre 74 % des plus de 50, selon l’étude d’OpinionWay). Mais sur des usages plus avancés, un fossé se creuserait.
La même étude d’OpinionWay montre par exemple que 74 % des moins de 40 ans utilisent l’IA comme un coach pour avoir des conseils managériaux (aider à préparer un entretien annuel, gérer une situation tendue avec un collaborateur, etc.) contre seulement 30 % des plus de 50 ans.
Là où un manager senior s’appuie sur son vécu, les plus jeunes chercheraient à compenser un certain manque d’expérience avec l’IA, qui devient un « sparring partner » managérial.
Cet écart se retrouve dans l’étude de Nordstat qui souligne que 32 % des jeunes générations voient l’IA comme un outil d’aide à la décision au sens large, contre deux fois moins (16 %) pour le reste des Français.
Les Gen Z et Alpha utilisent deux fois plus Mistral et Claude
L’association « AI for Good, AI for Bad » s’est également penchée sur les outils. Et là encore, un écart générationnel apparaît. 62 % des Français ont déjà utilisé ChatGPT d’OpenAI (leader absolu des IA génératives). Mais ce chiffre bondit à 89 % chez les Gen Z et Alpha.
L’écart est moins marqué, mais tout aussi intéressant dans les IA alternatives.
Les outils du Français Mistral – pourtant très performants et souverain – ne seraient utilisés que par 5 % de tous les répondants. Mais ils sont deux fois plus (11 %) chez les Gen Z et Alpha, plus avisés que leurs aînées, à avoir échangé avec Le Chat et/ou avec ses LLMs.
Même constat avec Claude de l’Américain Anthropic. L’outil est vanté pour sa culture – qui préfère la robustesse et la sécurité à l’innovation débridée ultrarapide, mais moins contrôlée – et pour la qualité de ses réponses. Claude n’aurait attiré en France que 4 % de la population globale, mais plus du double (10 %) au sein des Gen Z et Alpha.
Encore plus marquant, un bon quart des Français (27 %) dit ne pas avoir utilisé d’IA générative sur les douze derniers mois, alors que trouver un représentant des jeunes générations dans ce cas relève de la gageure (4 %).
Des utilisateurs professionnels ambivalents face à l’IA
Reste que les utilisateurs semblent ambivalents. Ils utilisent l’IA, mais « AI for Good, AI for Bad » évalue le NPS (Net Promoting Score) à -34. Et environ 20 % de la population, à peine, se verrait comme un promoteur de l’IA (contre 50 % en détracteur).
L’étude de Kedge traduit la même dissonance. D’un côté, l’IA est plébiscitée pour le gain de temps qu’elle permet (74 % le reconnaissent), de l’autre, le doute s’installerait. 43 % des managers estimeraient par exemple que l’IA complexifie leur rôle et 46 % qu’elle déshumanise les relations.
Sur la complexification, le paradoxe s’ajoute à l’ambivalence puisque l’IA est censée être un moyen de simplifier les tâches. Mais l’engouement du début et un outil perçu comme un peu magique ont laissé place à l’expérimentation et à des avis plus nuancés. Pour bien utiliser l’IA générative, il faut apprendre à prompter, à vérifier les résultats ou à passer à l’échelle.
Vers une évolution ou une révolution du management ?
Pour les managers, la question se pose également de savoir comment évaluer la performance d’un collaborateur si on lui demande de déléguer en partie son travail à l’IA.
Sur ce point, la fracture générationnelle se manifeste à nouveau. Près de 90 % des managers de moins de 40 ans ont déjà modifié leurs critères d’évaluation contre seulement 60 % chez les plus de 50 ans.
Et ils ne les ont pas modifiés de la même façon. Les plus jeunes évalueraient la créativité, l’esprit critique, et la capacité à utiliser l’IA. Les plus seniors resteraient sur des critères plus traditionnels comme la rigueur ou le respect des process.
Et quand on leur demande s’ils s’attendent à une transformation profonde de leur métier d’ici 5 ans, 48 % des moins de 40 ans répondre « oui ». Chez les plus de 50 ans, ils ne sont que 28 %. Au sein des mêmes équipes, une moitié du management se prépare donc à une simple évolution. L’autre à une révolution.
