L’éditeur français a réussi à se hisser parmi les meilleures solutions de procurement au monde. Aujourd’hui, il poursuit un chantier d’envergure pour embarquer l’IA dans ses produits. Un projet qui a, au passage, complètement changé la manière de coder de sa R&D.
Ivalua est un éditeur français discret. Et pourtant, ce spécialiste des logiciels dédiés aux fonctions achats (procurement & purchasing) est un des acteurs mondiaux les plus importants dans son domaine. Plus de 230 millions $ de revenus en 2025, des clients partout sur la planète, leader du Magic Quadrant 2026 de Gartner pour les suites Source-to-Pay ; Ivalua enchaîne les bonnes performances.
Mais Ivalua est aussi, voire surtout, une entreprise tech. Et comme toute entreprise tech, elle est confrontée aujourd’hui au défi de l’IA. L’éditeur s’est lancé dans l’aventure en 2024 et un de ses co-fondateurs, David Khuat-Duy, a même pris le rôle de chief AI officer pour piloter cette transition.
Deux ans plus tard, lors de son évènement international organisé en plein Paris, au cœur du Louvre, avec moult stands tenus par des « Meilleurs Ouvriers de France » dans diverses disciplines culinaires (pour une image « so french »), David Khuat-Duy et son acolyte, Franck Lheureux, l’autre co-fondateur et président d’Ivalua ont fait un point de passage.
À l’image d’autres acteurs SaaS, ils ont sorti un assistant (IVA) pour compléter leurs outils. Et ils parlent aujourd’hui d’agents. Mais le plus intéressant est peut-être ailleurs : dans les coulisses de la R&D qui fait cette IA et qui utilise elle-même l’IA pour le faire.
Un framework agentique 100 % maison
Ivalua ne fait plus ses modèles. Pour David Khuat-Duy, « Les grands fournisseurs investissent des centaines de milliards de dollars pour cela. Aujourd’hui, leurs modèles sont vraiment, vraiment très bons et nous ne pourrions pas rivaliser ».
La valeur ajoutée d’Ivalua se loge ailleurs, dans ce que David Khuat-Duy appelle le « framework agentique ».
« Quand un agent constate qu’il ne fait pas les choses correctement, il peut analyser le problème et mettre à jour la définition des skills. »
Franck LheureuxCofondateur et président d’Ivalua
« Le modèle, c’est l’intelligence brute », insiste-t-il. « La qualité de l’agentique se trouve dans l’ensemble des composants que l’on assemble au-dessus pour assurer le contrôle et l’évaluation ». Et cette partie, « c’est nous qui la faisons, et c’est la nôtre », complète Franck Lheureux, l’autre cofondateur et président d’Ivalua.
Ce framework inclut un mécanisme d’évaluation continue – des agents contrôlent d’autres agents, vérifiant la cohérence des tâches exécutées dans le temps – et aussi d’auto-amélioration.
« Quand un agent constate qu’il ne fait pas les choses correctement, il peut analyser le problème et mettre à jour la définition des skills ».
Le tout n’exclut pas l’humain. Au contraire. Au niveau des tâches critiques (paiements, engagements contractuels), l’agent envoie une notification pour une demande d’approbation avant d’agir.
Claude Code dans les coulisses de la R&D
Il n’y a pas que le produit qui change avec l’IA. En interne, elle a déclenché une petite révolution dans la manière de coder. Ivalua utilise Claude Code d’Anthropic.
« Un agent rédige d’abord les spécifications fonctionnelles. À partir de là, il sait quel code développer, il construit les scénarios de test, il les exécute, et il identifie les anomalies et se corrige. »
David Khuat-DuyCofondateur et chief AI officer, Ivalua
« Claude Code est un multiplicateur de force considérable pour l’ensemble de notre développement », vante Franck Lheureux.
David Khuat-Duy précise la nouvelle façon de travailler de la R&D. « Un agent rédige d’abord les spécifications fonctionnelles. À partir de là, il sait quel code développer, il construit les scénarios de test, il les exécute, et il identifie les anomalies et se corrige. Cette boucle de rétroaction élimine le “dernier kilomètre” pénible qui existait en fin de cycle de développement ».
Pour l’ingénieur, un des changements les plus importants est cette boucle de feedback beaucoup plus vaste qui permet d’aller beaucoup plus vite. « “Anthropic, Google ou Microsoft travaillent déjà comme cela », compare-t-il.
« Ils ne codent plus de la même façon, parce qu’ils disposent de cette boucle entière. ».
La conséquence, pour Franck Lheureux, est qu’avec ces agents « vous avez des PhD qui vous permettent de réaliser des choses que nous ne pensions pas possibles ».
La gestion du changement, nerf de la guerre
Les deux co-fondateurs insistent sur un autre facteur de l’IA, souvent sous-estimé : la conduite du changement.
« La crainte vient de ce qu’on ne comprend pas », rappelle Franck Lheureux. « Notre rôle est donc de créer un output positif pour l’IA, et d’embarquer tout le monde dans ce voyage ».
Concrètement, Ivalua a choisi de répondre à cette problématique avec une approche progressive. Pour ses clients, l’éditeur a d’abord introduit des « compagnons numériques » afin d’habituer les équipes achats. « C’était une bonne façon de leur montrer comment ces systèmes fonctionnent, leur apprendre à ne pas leur faire confiance aveuglément, à les challenger. » Résultat : certains clients confient aujourd’hui ne plus imaginer travailler sans IVA.
« L’agent, c’est un stagiaire qui devient junior. Il faut l’accompagner dans sa maturation. »
Franck LheureuxCofondateur et président d’Ivalua
Pour les équipes internes, la question a été quasi existentielle. « Si l’IA fait mon travail, que vais-je faire ? » David Khuat-Duy se souvient de cette interrogation dans ses propres rangs. La réponse de l’éditeur a été de ne pas utiliser l’IA pour réduire les coûts ou les effectifs, mais pour améliorer la qualité du code et livrer plus d’innovation à ses clients. L’IA aurait, au bout du compte, repositionné les développeurs qui travaillent désormais non plus sur l’écriture de code ou sur des parties « qui se révèlent en fait être rébarbatives », mais sur la compréhension du besoin. « Vous devenez davantage un bâtisseur d’innovation », résume-t-il.
Un nouveau poste émerge qui synthétise cette évolution : l’« agent builder » ou « forward deployed engineer ». Un rôle hybride entre coach et chef de projet, chargé d’accompagner la maturation des agents, de vérifier la qualité de leurs sorties, de gérer la qualité des données en amont. « L’agent, c’est un stagiaire qui devient junior. Il faut l’accompagner dans sa maturation », constate Franck Lheureux.
Le prochain chantier : IVA Studio
L’IA va aussi permettre plus de développement dans le produit, par les clients.
« Un LLM généraliste ne remplacera pas chaque capacité dans chaque logiciel métier. »
Franck LheureuxCofondateur et président d’Ivalua
Ivalua s’apprête à ouvrir un environnement dans lequel ils pourront construire leurs propres agents métiers, en s’appuyant sur la bibliothèque de compétences d’Ivalua ou en créant les leurs (IVA Studio). L’idée est que chaque CPO pourra personnaliser, avec l’IA, son usage de l’IA.
Reste la grande question à l’époque du SaaSpocalyspe : l’IA pourrait-elle cannibaliser Ivalua et ses concurrents ?
Pour Franck Lheureux, la réponse est sans équivoque. « Un LLM généraliste ne remplacera pas chaque capacité dans chaque logiciel métier », assure-t-il.
« [Cowork] Anthropic n’est pas conçu pour les directeurs Achats, et il ne le sera peut-être jamais. Et c’est précisément pour cela que des acteurs comme nous ont toute leur raison d’être ».
Pour approfondir sur IA appliquée, GenAI, IA infusée