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Workday mise sur l’IA agentique pour sauver son SaaS

L’éditeur de SIRH et d’ERP financier doit revoir sa stratégie face aux inquiétudes créées pas l’IA sur l’avenir du SaaS. Une partie de sa réponse passe par les agents et la tarification à l’usage. Une autre par le retour de son cofondateur.

Workday traverse une période de transformation majeure. Alors que les marchés financiers tentent d’évaluer l’impact de l’IA sur l’ensemble des éditeurs (SaaS), l’éditeur, qui avait contribué à faire passer le SIRH et l’ERP financier (Core finance) dans le cloud, se retrouve à son tour dans l’obligation de se réinventer pour ne pas être disrupté.

Cette préoccupation a poussé Workday à un changement de dirigeant, à repositionner sa stratégie et à clarifier ce que l’IA peut – et ne peut pas – faire.

Les marchés s’interrogent sur l’avenir du SaaS

Le marché considère de plus en plus que l’industrie SaaS – dont Oracle, SAP et Workday – se transforme sous l’effet de l’IA, particulièrement l’IA agentique. Avec l’arrivée d’IA spécialisées par secteur, la pression concurrentielle ne fait que s’intensifier. Les investisseurs pensent que les agents IA, en remplaçant une partie du travail humain, réduiront également la valeur des abonnements SaaS.

Ils pointent également du doigt l’essor d’outils de développement assistés par IA. Le « vibe coding » pourraient aider les entreprises à faire leurs propres applications et diminuer le recours à des applications métiers traditionnelles « génériques ».

La question centrale devient celle de savoir si ce que l’on appelle « les systèmes d’enregistrement » (ou « systems of records ») conservent une valeur unique et durable, ou si les modèles économiques logiciels évolueront dans le temps.

La question est donc de savoir si Anthropic et OpenAI seront des partenaires à long terme – ou des concurrents – pour les éditeurs.

Toutes ces incertitudes ont fait baisser la capitalisation boursière de Workday.

Le retour du fondateur pour un repositionnement stratégique

C’est dans ce contexte que le 9 février, Aneel Bhusri, cofondateur de Workday, est revenu aux commandes en tant que PDG et président, en remplacement de Carl Eschenbach.

« Carl était très business. Il a considérablement accru notre présence internationale. Aneel est très technique. »
Hervé UzanGroup Vice President EMEA Sud, Workday

Les retours de fondateurs sont rarement accidentels –, ils signalent généralement une remise à zéro stratégique. « Nous entrons dans l’un des moments les plus cruciaux de notre histoire. L’IA représente une transformation plus importante que le SaaS – et elle définira la prochaine génération de leaders du marché », a déclaré Aneel Bhusri lors d’un événement presse virtuel le 12 mars.

« Carl était très business. Il a considérablement accru notre présence internationale. Aneel est très technique », compare Hervé Uzan, Group Vice President EMEA Sud. « [Avec l’IA], c’est un atout d’avoir un CEO de ce profil-là. » Il ne s’agirait donc pas d’une sanction après la dégringolade du cours de l’action de presque 60 % par rapport à son plus haut de février 2024. « Non, Carl est encore présent comme Advisor du CEO », argumente le responsable français.

La mission d’Aneel Bhusri consistera en tout cas à revoir la stratégie pour mettre Workday dans la position d’un « gagnant » de l’IA.

L’éditeur a déjà commencé en se présentant comme une plateforme IA pour gérer les personnes, l’argent et les agents. Ce virage s’appuie sur l’acquisition de Sana, une société spécialisée dans l’IA agentique, les bases de connaissances et l’apprentissage.

Combinée aux « systèmes d’enregistrement » historique de Workday, Sana doit aider l’éditeur à basculer vers ce qu’il appelle « le monde du travail agentique ».

Systèmes d’enregistrement et IA agentique : une approche complémentaire

Workday soutient que les outils RH et ERP/PGI demeurent des systèmes critiques. Ils sont les seuls capables de traiter les transactions avec précision et rapidité. Ils appliquent des modèles de sécurité complexes et savent respecter les exigences réglementaires de plusieurs pays.

Ce niveau de sophistication rendrait les systèmes d’enregistrement extrêmement difficiles à répliquer avec des applications générées par IA.

Cependant, l’IA agentique change la donne. L’IA modifiera par exemple la façon dont les workflows seront créés dans Workday et la manière dont la plateforme est utilisée.

Pour Aneel Bhusri, il existe une distinction fondamentale entre les applications métiers et l’IA. Les systèmes comme Workday sont déterministes, tandis que l’IA est probabiliste. Une opportunité pour les éditeurs est de combiner les deux – applications qui gèrent les processus métier d’un côté, moteur de raisonnement de l’autre. L’IA ne remplacera pas le système d’enregistrement –, elle s’y ajoutera, mais ne s’y substituera pas.

Des agents pour transformer les processus RH et financiers

Pour illustrer cette approche, Workday a présenté des exemples d’agents et leur impact potentiel. L’IA agentique appliquée aux RH peut pourvoir des postes vacants en quelques jours ou modifier facilement les politiques internes. Appliquée à la finance, elle peut exécuter en continu les tâches de clôture trimestrielle, faire de la planification quotidienne et gouverner les dépenses en temps réel.

Des agents en libre-service peuvent réduire les tickets pour les équipes support. Par exemple, un agent peut créer une note de frais à partir de reçus envoyés par email, ou créer et gérer le processus d’intégration d’un nouvel employé.

Enfin, Workday a intégré un « studio » pour créer des agents natifs à la plateforme.

L’ex et nouveau patron de Workday estime que ces ajouts d’IA agentique inciteront les organisations qui ont encore leur finance sur site à migrer vers le SaaS – car l’IA ne peut être « consommés » que dans le cloud.

Ces mises à jour préfigurent en tout cas des changements plus importants. Selon Workday, l’IA agentique pourrait permettre aux nouveaux employés de ne maîtriser que sa plateforme, les agents se chargeant d’interagir avec tous les autres systèmes en arrière-plan.

De l’abonnement à la consommation

L’un des grands changements apportés par le passage des applications sur site aux modèles SaaS était le passage de l’achat de logiciels de la case investissement (CAPEX) – via des licences – à celle de charge d’exploitation (OPEX) via des abonnements.

Mais là aussi, Workday bouleverse son approche. Son modèle économique va évoluer vers un modèle de consommation basé sur les résultats business. Workday adopte donc un modèle de crédits « flexibles », où les organisations n’utilisent des crédits que lorsqu’elles obtiennent une valeur économique.

Pour les clients, ce modèle à l’usage représente évidemment une grande nouveauté. Comme lors de la transition du on prem vers le cloud, ils auront certainement besoin de temps pour en saisir toutes les implications.

Les éditeurs SaaS peuvent-ils s’adapter assez rapidement ?

Les marchés ont raison de considérer que l’IA agentique est un bouleversement tectonique. Pendant des années, les éditeurs ont eu du mal à prouver le ROI de leurs solutions. Mais si les agents prennent réellement en charge le travail répétitif, la valeur pourrait devenir plus claire et plus facile à mesurer.

Cependant, cela suppose que les éditeurs comme Workday agissent rapidement – en acquérant les compétences et les fonctionnalités qui leur manquent et en les intégrant sans délai. À bien des égards, l’achat de Sana ressemble presque à une acquisition inversée. Pour qu’elle fonctionne, Workday devra conserver les dirigeants de Sana – ce qui peut s’avérer délicat quand la clause de non-cession arrive à son terme et que les fondateurs touchent leurs jackpots.

Les marchés pourraient donc avoir partiellement raison de s’interroger sur la capacité des éditeurs SaaS à opérer cette transition suffisamment rapidement. Quant aux DSI, ils ont tout à gagner à se préparer à réévaluer leurs budgets IT en se familiarisant avec cette nouvelle base de « résultats business » qui devrait remplacer les abonnements.

Article publié initialement sur InformationWeek

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