Cisco supprime 4 000 postes en évoquant l’IA… qui n’y est pas pour grand-chose
L’équipementier réseau dit se restructurer pour surfer sur la demande en IA. Mais derrière le discours, que tiennent de nombreuses entreprises, la réalité tend à montrer que l’IA a bon dos.
Cisco vient de rejoindre la longue liste des entreprises qui justifient des suppressions d’emplois à cause de l’IA, et nourrit par la même la crainte que cette technologie puisse provoquer un chômage de masse. Dans un billet de blog sur les trimestriels de Cisco, le PDG Chuck Robbins a annoncé que 4 000 emplois seraient supprimés d’ici fin juillet, soit « moins de 5 % de notre effectif total », estime-t-il. En parallèle, les investissements se réorienteront vers l’IA.
Une fois cette restructuration achevée, Cisco comptera environ 82 200 employés, selon les chiffres communiqués en juillet au gendarme de la bourse américaine, la Securities and Exchange Commission (SEC).
Évoquer « licenciements » et « Intelligence Artificielle » dans la même phrase est devenu la tactique préférée des dirigeants pour faire passer de simples réductions des coûts en transformation, alors que bien souvent des facteurs plus prosaïques expliquent ces décisions de dégraissage.
À la décharge de Cisco, ces 5 % restent modestes face aux coupes pratiquées ailleurs dans la tech. Ericsson a réduit ses effectifs de 6 % l’année dernière, terminant à moins de 89 000 employés. Nokia, concurrent direct de Cisco, a supprimé environ 8 % de sa masse salariale ces dernières années et comptait 78 000 employés en 2025. Intel s’est montré encore plus agressif face à ses difficultés commerciales, en supprimant près de 40 000 postes, soit 32 % de ses effectifs depuis 2023.
Une fièvre recruteuse et un revenu par tête qui baisse
À la décharge de Cisco également, l’IA est une vague sur laquelle l’équipementier doit savoir surfer.
Cisco bénéficie clairement de la demande liée à l’IA. Ses derniers résultats montrent une hausse de 12 % de son CA au troisième trimestre en glissement annuel, à 15,8 milliards de dollars, et une progression de 35 % du résultat net, à 3,4 milliards de dollars. Son cours de bourse a progressé de 34 % depuis le début de l’année, à près de 102 $, un niveau supérieur à celui qu’il avait atteint lors de la bulle Internet de 2000, où il avoisinait les 80 $.
Mais IA ou pas, Cisco avait probablement besoin d’ajuster sa masse salariale. L’entreprise, habituée aux acquisitions, a vu ses effectifs gonfler de 74 200 personnes en 2018 à 90 400 en 2024. D’après les documents officiels déposés à la SEC, 4 200 emplois avaient déjà disparu, sans fanfare ni billet de blog de Chuck Robbins, à la fin de l’exercice 2025.
Et malgré tout, Cisco génère toujours un revenu par employé inférieur à celui d’il y a sept ans. En 2018, il s’élevait à environ 665 000 $ par personne. L’année dernière, il était tombé à environ 657 000 dollars. Même après cette nouvelle vague de licenciements, Cisco emploiera 8 000 personnes de plus qu’en 2018.
Pas de grand remplacement
Un autre élément qui plaide contre le fait que l’IA remplace des emplois chez Cisco se trouve dans la rentabilité marginale de l’entreprise. Si l’IA était la vraie explication, on pourrait s’attendre à voir une hausse de cette rentabilité individuelle. Une IA bon marché supplanterait des travailleurs humains plus coûteux.
Mais là encore ce n’est pas le cas. Mark Patterson lui-même, directeur financier de Cisco, invalide cette lecture. « Cette restructuration ne vise pas à faire des économies », insiste-t-il lors de la présentation des résultats trimestriels. « Les choses bougent très vite et nous réalignons nos ressources sur le silicium, l’optique, la sécurité et l’IA ».
« L’objectif est de positionner les bonnes compétences aux bons endroits, pas de réduire les coûts », conclut-il.
Sauf que, quand même, il faut bien réduire un peu les coûts, même si ce n’est pas grâce à l’IA… mais à cause d’elle.
La demande liée à l’IA a fait grimper le prix des composants utilisés dans les produits de Cisco, notamment les puces mémoires. Plus de 20 programmes ont été lancés en interne pour réduire l’utilisation de cette mémoire, a indiqué Mark Patterson.
Cette hausse des prix exerce sans aucun doute une pression sur de nombreuses entreprises avec un effet pervers sur l’emploi. L’IA pourrait donc avoir un impact sur les masses salariales, non pas en supprimant elle-même directement les postes, mais en forçant les entreprises à faire des arbitrages au détriment de l’emploi et au bénéfice de l’achat de matériel.
Des bénéfices de l’IA encore peu évidents
Car plus globalement, et à rebours des discours marketing dans l’IT, il existe peu de preuves que l’IA stimule la productivité ou ait bénéficié à quiconque… en dehors des fournisseurs d’infrastructure et de quelques géants de la Big Tech qui la vendent.
Une enquête récente de WalkMe, filiale de SAP, et une autre de Infragistics soulignent d’ailleurs ce fossé majeur de perception de l’IA entre dirigeants et employés. Les cadres l’imposent aux salariés et affirment qu’elle a considérablement amélioré la productivité. Mais les employés, eux, disent qu’ils perdent une journée par semaine à gérer les « frustrations numériques » générées par l’IA.
Bref, licenciements il y a, mais l’IA a bon dos.
Article initialement publié sur Light Reading
