NetApp fait un pas vers la souveraineté avec Keystone Sovereign
Le fournisseur de baies et de services de stockage lance une version de son programme de location dans laquelle toute la maintenance humaine et technique se fait en Europe. Une évolution qui tombe à pic pour équiper le marché en plein essor des néoclouds européens.
En 2027, 30 milliards de dollars devraient être investis dans la mise en place de clouds souverains, tandis que, d'ici à 2030, 50% des dépenses informatiques des entreprises devraient se faire dans des produits commercialisés à la demande, ou « as-a-service », soit deux fois plus que maintenant. Dans ce contexte qu’il présente lui-même, NetApp fait évoluer son programme commercial Keystone (paiement à l’usage et maintenance des baies à distance) vers une version plus souveraine, dans laquelle le support de ses solutions de stockage ne sortira jamais des frontières de l’Europe.
« Ce service offre un contrôle opérationnel complet et une souveraineté totale pour les clients européens. Les métadonnées [des informations générées à partir des métriques de fonctionnement, à des fins d’administration, N.D.R.] seront exécutées sur un cloud européen souverain, afin qu'elles ne franchissent pas les frontières. Les opérations - et cela concerne tout le support de niveau 1, 2 et 3 - seront assurées 24h/24 et 7j/7 à travers l'Europe, pour l’heure par des équipes basées en France et en Allemagne », lance Ivan Iannaccone, le patron du programme Keystone chez NetApp (en photo en haut de cet article), lors de la conférence NetApp Insight 2026 que le fournisseur organise cette semaine à Las Vegas.
Il précise que NetApp adresse prioritairement son nouveau programme Keystone Sovereign au secteur public et aux services financiers, car ce sont, selon le fournisseur, les clients les plus soumis à des réglementations strictes en matière de résidence des données et de protection de la propriété intellectuelle.
Outre les équipes locales dédiées au support et les consoles d’administration SaaS hébergées uniquement dans des clouds européens, cette version souveraine du contrat commercial Keystone introduit ainsi des outils censés permettre aux clients de contrôler tous les accès à leurs systèmes ainsi que tous les flux liés à leurs données et leur télémétrie.
« La souveraineté n'est pas seulement l'endroit où vos données sont stockées, c'est plus que cela. C'est qui les opère, qui les supporte, qui les surveille », abonde Willem Hendickx, le patron EMEA de NetApp. Il argumente qu’il ne s’agit pas juste de prendre des dispositions pour contenir les flux en Europe, la version souveraine de Keystone reposerait sur de véritables modules techniques de routage et de surveillance mis au point pour l’occasion.
Les limites d’une souveraineté européenne proposée par un fournisseur américain
Rappelons que la formule commerciale Keystone consiste à faire payer au client un loyer pour l’espace de stockage NetApp qu’il utilise, plutôt qu’à lui vendre une bonne fois pour toutes des baies de disques. Cette location comprend de surcroît la prise en charge par NetApp d’une certaine maintenance à distance : surveillance des risques de pannes, gestion automatique des incidents et mises à jour régulières (des logiciels comme des matériels) sont incluses.
Par ailleurs, les produits que NetApp commercialise via Keystone sont ses baies de stockage matérielles, évidemment, ainsi que des versions virtuelles de celles-ci, appelées CVO (Cloud Volume OnTap) que les clients sont d’ordinaire libres de déployer où bon leur semble, y compris dans des clouds publics. L’intérêt de la formule Keystone est d’ailleurs de pouvoir attribuer indifféremment l’espace facturé à du stockage matériel ou virtuel.
Ce qui change dans Keystone Sovereign est que tout cela est désormais cantonné à des environnements uniquement soumis aux législations locales : les CVO ne doivent plus être déployés dans des clouds publics américains, les processus techniques et humains de la maintenance à distance se déroulent en Europe, par des personnels européens, sous contrat européen.
Pour le reste, la définition de souveraineté de NetApp est aussi peu restrictive que celle des autres fournisseurs américains. Les baies physiques et les CVO pourront par exemple être déployés chez des hébergeurs en France et en Allemagne sans qu’ils aient besoin d’être accrédités par l’ANSSI ou par le BSI. Quant aux mises à jour, Jürgen Hofkens, le directeur technique de NetApp pour la zone EMEA, confirme lors d’un point presse qu’elles commenceront toujours par quelqu’un aux USA qui veut bien appuyer sur un bouton pour les distribuer.
D’autres, comme Red Hat et, dans une moindre mesure, Cisco, constituent des filiales européennes qui pourraient se désolidariser de leurs maisons mères américaines pour poursuivre le développement de leurs produits en Europe, si, d’aventure, le gouvernement américain décidait d’appliquer des quotas sur l’export des technologies made in USA. NetApp ne va pas jusque-là.
« Franchement, une telle situation est si théorique qu’il est difficile de vous dire quelles dispositions nous prendrions si de tels blocages étaient décidés sur la livraison de nos mises à jour logicielles et matérielles en Europe. En l’état, il serait impossible pour moi de passer outre un mandat fédéral. Nous nous conformons aux limites de la loi », justifie Ivan Iannaccone.
Jürgen Hofkens veut recentrer le débat sur ce qui, selon lui, reste la priorité des clients de cette offre : « grâce aux outils livrés avec Keystone Sovereign, nous vous prouvons qu’il n’y a aucune backdoor dans les systèmes que nous vous vendons : personne, pas même le personnel européen de NetApp qui assure la maintenance de vos solutions, ne peut accéder à vos données », martèle-t-il.
Mais une vraie stratégie européenne derrière
Si la souveraineté promue par NetApp ne va donc pas au-delà de ce que les acteurs américains du marché proposaient déjà, le fournisseur semble en revanche en bonne voie pour s’européaniser davantage.
Il en va ainsi des services de stockage en ligne qu’il ne commercialise pas lui-même, mais qu’il développe pour les hyperscalers. Alors que ces services n’étaient disponibles jusqu’ici que sur les principaux clouds publics américains (AWS, Azure, Google Cloud et, récemment, OCI), NetApp dévoile à l’occasion d’Insight 2026 l’arrivée prochaine d’un équivalent sur le cloud IaaS public de l’éditeur allemand SAP (SCI, pour SAP Cloud Infrastructure).
« Nous sommes actuellement en discussion avec tous les hyperscalers européens pour développer avec chacun d’eux des offres similaires », assure ainsi au MagIT George Kurian, le PDG de NetApp, sans spécifiquement nommer qui que ce soit.
Ces services sont directement facturés par les hyperscalers et n’entrent donc pas dans le programme Keystone de NetApp. Ils sont conçus à des fins de cloud hybride, pour que les clients de NetApp puissent facilement transférer leurs données sur site vers les environnements applicatifs propres aux hyperscalers (bases de données, IA...).
La précision est importante : c’est plus la proximité avec les infrastructures qui exécutent les logiciels de SAP qui prime ici, que la souveraineté supposée des 20 datacenters que SAP exploite sur le sol européen pour faire fonctionner SCI. D’ailleurs, aucun de ces datacenters n’a été certifié infrastructure de confiance par l’ANSSI ou le BSI. La souveraineté de SAP, en France, passe plutôt par son projet d’héberger ses logiciels sur S3NS et Bleu, lesquels ne feront pas partie du cloud SCI.
L’enjeu : profiter de l’essor d’une IA souveraine en Europe
Il ne faut pas chercher bien loin le type de nouvelles applications en ligne qui incite subitement NetApp à développer pour les clouds européens des services de stockage compatibles avec les baies qu’il a vendues aux entreprises : l’IA.
« Nous discutons en ce moment avec une soixantaine d’hébergeurs en Europe qui veulent déployer des datacenters de 20, 40, voire 100 mégawatts rien que pour commercialiser des services en ligne d’IA. Et ces hébergeurs – que j’appelle des néoclouds de niveau 2 - ont toute notre attention, car nous pouvons développer avec eux des offres d’IA clés en main pour tous nos autres clients européens. Considérez que 60% des données traitables aujourd’hui par une IA sont stockées dans les entreprises européennes sur des baies NetApp. Et vous prendrez la mesure de l’opportunité commerciale que nous avons à travailler avec ces hébergeurs », confirme Willem Hendickx.
Surtout, la boucle est bouclée. Ces hébergeurs-là promettent des services d’IA qui ne sont soumis à aucune loi extraterritoriale, mais ils ont la contrainte de devoir lourdement s’équiper en matériel avant de savoir s’ils pourront le rentabiliser, et celle de devoir s’assurer du maintien en opération d’une telle infrastructure malgré sa taille gigantesque.
Parmi tous les profils de la clientèle de NetApp, ce sont eux qui bénéficieront le plus des facilités de paiement et de maintenance à distance d’un contrat Keystone. Surtout si celui-ci est adapté pour ne pas remettre en cause la souveraineté qu’ils mettent en avant. C’est désormais chose faite avec Keystone Sovereign. Et, coïncidence, NetApp vient justement de lancer une infrastructure de stockage adaptée aux besoins des néoclouds : Novus.
Lors d’un entretien avec la presse, Ramon Talboo, le directeur des ventes du programme Keystone pour la zone EMEA de NetApp, exulte : « il ne faut absolument pas sous-estimer la taille des investissements en infrastructures pour l’IA en Europe ces jours-ci. Elle est phénoménale. Parce que, derrière, les clients de ces néoclouds sont les secteurs financiers, la recherche. Mais aussi le secteur public, pour les ministères de l’Intérieur, pour la défense. Soit des entités suffisamment importantes pour ramener les livraisons de GPU en Europe », dit-il, en suggérant qu’il y a une accélération en Europe et que NetApp se positionne juste derrière pour profiter du phénomène d’aspiration.
