Après cinq ans, Free Pro mute vraiment en opérateur télécom national
La filiale de l’opérateur Free destinée aux entreprises restait encore marquée par ses activités d’origine dans les datacenters et les liaisons privées. Mais depuis l’arrivée à sa tête de l’ex-patron de l’opérateur Hub One, Free Pro ressemble de plus en plus à une version B2B de Free.
Free Pro, la division dédiée aux entreprises de l’opérateur Free, bascule dans l’âge de la maturité. Depuis mars dernier, la filiale s’est dotée d’une nouvelle tête en la personne de Guillaume de Lavallade (en photo en haut de cet article), qui n’est autre que l’ancien patron de Hub One, l’opérateur télécom interne aux aéroports de Paris. Et dès lors, Free Pro ressemble bien davantage à ce que son nom suggère : un opérateur B2B véritablement ancré dans les télécoms.
Jusque-là, Free Pro était surtout identifié comme une nouvelle marque pour Jaguar Network, l’opérateur marseillais de datacenters et de réseaux privés que Free avait racheté en 2019 et renommé en Free Pro fin 2021. Ce qui permet d’ailleurs de dire aujourd’hui que l’entité fête artificiellement ses cinq ans.
« Nous avons trois activités. En plus des datacenters et des fibres dédiées historiques, nous avons des offres de téléphonie et de connectivité qui s’adressent à tous les professionnels, des professions libérales jusqu’aux grands groupes, ainsi que des offres de cybersécurité, notamment via notre filiale iTrust. Et toutes ont un poids égal dans notre activité », lance Guillaume de Lavallade lors d’un entretien avec LeMagIT. Il se félicite de compter aujourd’hui 100 000 clients, toutes catégories confondues, et souhaite plus que jamais positionner Free Pro comme une alternative plus alléchante face aux autres opérateurs B2B nationaux.
En l’occurrence, les deux autres opérateurs nationaux qui proposent des offres taillées pour les entreprises sont Orange et SFR. Mais d’ici à un an, la clientèle professionnelle de SFR devrait être dissoute dans celles d’Orange et de Bouygues. Free ne doit récupérer que des abonnés SFR grand public et laissera donc sa filiale Free Pro se débrouiller par ses propres moyens pour conquérir des parts du marché entreprises.
Des offres pros calées sur la « générosité » des offres grand Free grand public
Symbole récent de cette fusion qui mâture entre le spécialiste des réseaux d’entreprise et le trublion revendiqué des opérateurs télécoms grand public, Free Pro a décliné cet été dans son catalogue l’abonnement mobile Max de son grand frère.
Pour la première fois en France, les salariés pourront bénéficier d’un forfait d’entreprise à moins de 30 €/mois qui leur permet d’accéder à une 5G illimitée partout dans le monde. Les concurrents en sont encore à vendre des crédits de data, plus chers et limités en durée (généralement 30 jours) comme en quantité de données téléchargeables. À l’inverse, les entreprises pourront aussi doter leurs salariés sédentaires d’une ligne mobile professionnelle à moins de 6 €/mois.
« Le point sur lequel j’aimerais insister est que nous ne proposons pas une offre low cost. C’est l’inverse : nous proposons une offre plus généreuse que partout ailleurs », insiste Guillaume de Lavallade.
Quant à la FreeBox Pro qui connecte les TPE et ETI à Internet, son tarif est le même que celui de la FreeBox des particuliers, mais son décodeur TV est ici remplacé par une borne 4G qui fonctionne en permanence pour maintenir la connexion quand la fibre tombe en panne. Chez la concurrence, les points de vente, dont les terminaux de paiement dépendent d’une connectivité permanente, doivent téléphoner à leur opérateur pour qu’il leur expédie le plus vite possible une telle box de secours. Les délais de livraison restent néanmoins incompressibles, l’absence de connexion se traduit pendant ce temps-là par un gel des encaissements.
« Il est à noter que nous basculerons à terme la partie borne de secours en 5G. Cela dit, il faut comprendre que le marché des nouveaux semiconducteurs est actuellement en crise, ce qui implique que les composants 4G sont davantage disponibles, au bon prix, pour l’instant », précise Guillaume de Lavallade, sans spécialement s’aventurer dans des pronostics concernant une date de fin de crise.
La ressemblance de tarifs et de caractéristiques de Free Pro avec les offres grand public de Free pourrait s’avérer déterminante d’ici au 1er septembre 2027, lorsque les travailleurs indépendants et autres professions libérales auront à leur tour l’obligation de passer à la facture électronique et, dans le lot, celle de remplacer les forfaits grand public qu’ils utilisent par des abonnements dédiés aux professionnels.
Si Orange dispose déjà d’offres professionnelles techniquement similaires à celles de Free Pro, mais plus chères, Bouygues, qui a racheté l’opérateur B2B Keyyo en 2019 pour à son tour proposer une marque Bouygues Pro aux petites entreprises, semble peiner à s’aligner. Obligation de passer par des commerciaux uniquement formés à la vente de standards téléphoniques, boxes techniquement dépassées et forfaits illisibles font partie des écueils que la rédaction a pu constater lorsqu’elle s’est intéressée aux offres de Bouygues Pro.
Concernant la générosité de l’offre Free Pro au regard du prix, la FreeBox Pro peut servir de NAS à une équipe ou à un réseau de caméras de surveillance, avec une sauvegarde des contenus en cloud si besoin est. Il est aussi possible de bénéficier d’une surveillance automatique des flux suspects, comme ceux qui utilisent des protocoles non standard ou qui communiquent avec des adresses IP bizarres. L’appareil en lui-même est richement pourvu en connexions Ethernet (4 x 2,5 Gbit/s vers le réseau local, dont un en PoE pour alimenter une caméra ou une alarme, 10 Gbit/s vers Internet) et il dispose d’un emplacement NVMe pour le stockage interne.
60% des entreprises connectables en FTTO
« Tout cela, c’est sur la partie qui concerne les petites et moyennes entreprises. Mais nous avons comblé d’autres angles morts. Par exemple, jusqu’à juin dernier, nous n’avions pas d’offres pour les entreprises du CAC40 qui souscrivent à plusieurs milliers de lignes mobiles et qui demandent un traitement particulier. Nous leur proposons les mêmes offres généreuses, innovantes, qui simplifient drastiquement les factures de téléphonie mobile illisibles qu’ils ont payées pendant des années. Ces offres ont un effet de réacteur allumé au maximum sur nos résultats », se targue Guillaume de Lavallade, sans pour autant donner le détail des résultats en question.
Outre des offres mobiles et des boxes (alias passerelles WAN dans le jargon des entreprises), la partie télécoms de Free Pro a surtout comme métier de connecter les entreprises en fibres dédiées.
« Le grand public a cette image d’une France entièrement fibrée. En réalité, beaucoup d’entreprises sont encore reliées à des lignes en cuivre. Et, aussi, il y a beaucoup d’entreprises qui ont basculé sur des offres fibres FTTH [fibres individuelles uniquement dans les immeubles, et mutualisées de l’immeuble jusqu’au point de présence de l’opérateur, N.D.R.], mais qui s’aperçoivent qu’elles ont besoin de fibres avec des débits et une sécurité dédiée. En ce moment, tous les opérateurs doivent répondre à une forte demande de fibres FTTO [fibre dédiée jusqu’au point de présence de l’opérateur, N.D.R.] », observe le patron de Free Pro.
En la matière, Free Pro serait à l’heure actuelle capable de connecter 60% des entreprises en fibre FTTO. « Cela dit, nous comptons rattraper la couverture de nos concurrents en 2027. Cette partie est très technique, car nous devons marier l’héritage de Jaguar Networks qui était un spécialiste régional des fibres dédiées, au backbone de Free qui irrigue tout le territoire », justifie Guillaume de Lavallade.
Orange, qui a industrialisé le commerce des fibres FTTO et des backbones pour les entreprises et les hébergeurs au sein de son entité Orange Wholesale, prétend pouvoir couvrir 92% des entreprises.
Mais selon Guillaume de Lavallade, il serait d’autant plus réaliste de pouvoir rattraper ce retard en à peine un an, qu’il suffirait à Free Pro de se greffer sur une infrastructure backbone que Free a déjà mise en place pour connecter 30 000 sites en antennes de téléphonie mobile. Celles-ci utilisent des câbles composés d’une multitude de fibres appartenant à Free pour transporter les communications jusqu’à ses centres de routage. Les fibres FTTO suivraient les mêmes chemins.
Des ambitions dans la 5G privée
Toujours au chapitre des télécoms, Guillaume de Lavallade a conservé son ambition, héritée de Hub One, de mener de grands chantiers dans la 5G Privée. En la matière, Free Pro n’est pas un nouveau venu, puisque le prestataire avait déjà plusieurs contrats à son actif, dont celui de la couverture radio du site de Calais d’Alcatel Submarine Networks (ASN), la filiale d’Alcatel qui pose et entretient des câbles sous-marins de télécommunications.
L’enjeu de la 5G privée, selon Free Pro, est d’amener de la connectivité, avec la bonne bande passante et la bonne latence, au plus proche de travailleurs isolés comme de robots, sur des sites de plusieurs milliers de mètres carrés. Ce qu’aucune borne Wifi ne saurait faire.
« Les opérateurs télécoms parlent souvent de deux types de 5G privée : le slicing, qui consiste à dédier à une entreprise de la bande passante privée sur des antennes 5G publiques, et le véritable design d’une infrastructure radio privée sur site, avec sa propre infrastructure. Dans le cas d’ASN, nous parlons bien de ce deuxième cas », indique Guillaume de Lavallade.
« Et il est très important d’avoir un savoir-faire dans ce domaine-là, car les ports, les entrepôts ou les grands sites de production qui sont demandeurs de 5G privée sont situés sur des zones où les opérateurs grand public ont considéré qu’il n’y avait pas assez de citoyens à abonner pour justifier le déploiement d’antennes publiques.»
« Il y a aussi un autre point qui est celui de la sécurité : nos clients en 5G privée ont des activités critiques, qui nécessitent que des infrastructures leur soient dédiées », ajoute-t-il.
Du reste, Hub One parlait d’équiper tous les sites portuaires et industriels de 5G privée dès le début des années 2020. En 2026, les déploiements restent rares en France, surtout comparativement au voisin allemand.
« La 5G privée se popularise auprès des entreprises en Europe. En France, culturellement, l’investissement dans l’outil industriel est toujours évalué avec beaucoup de prudence. C’est le cas pour la 5G privée, comme pour la robotique, comme pour l’IA. »
« Cependant, certains secteurs, comme la Défense, l’aéronautique, vont amorcer une transformation industrielle sur notre sol. Et ces acteurs vont entraîner tout leur écosystème avec eux. Autour d’un site de production, vous aurez un, deux, ou trois sous-traitants qui viendront s’installer pour assembler leurs produits sur le site principal. Dès lors que la France réduira l’écart industriel avec l’Allemagne, alors elle réduira aussi son écart sur la 5G privée », veut croire Guillaume de Lavallade.
Il note que des barrières administratives qui pénalisaient la France ont fini par tomber. En particulier l’obligation de remplir des dossiers excessivement complexes auprès de l’Arcep et le fait de devoir réserver des fréquences sur une surface d’au minimum 100 km2. « En revanche, la gestion des fréquences par différents pouvoirs publics sur le territoire européen reste un sujet de complexité, car un industriel qui opère des sites dans plusieurs pays va devoir parler à un régulateur en Allemagne, à un autre en France, etc. », remarque le patron de Free Pro.
L’agrément SecNumCloud en ligne de mire
Sorti de ces domaines, Free Pro maintient pour l’heure les stratégies initiées avant l’arrivée de Guillaume de Lavallade. Le chantier des connexions par satellites, en guise de liaisons de secours pour les entreprises sensibles, et la maintenance du réseau backbone contre d’éventuels actes malveillants sont toujours les sujets de la maison mère Illiade.
Outre la gestion des trois datacenters en propre à Lyon et Marseille que Free Pro a hérité de Jaguar Network, l’opérateur continue de s’appuyer sur les hébergements fournis par Opcore, la filiale datacenters d’Iliade, pour multiplier ses points de présence sur le territoire. À ce jour, Free Pro compte une douzaine de ces installations qui sont agrémentées HDS (Hébergeur de Données de Santé) ou ISO 27001 (essentiel pour l’hébergement d’activités commerciales).
En ligne de mire, Free Pro espère obtenir d’ici à la fin de l’année l’agrément SecNumCloud pour ses offres de cloud privé. Ces cloud privés comptent des offres basées sur VMware, dont Free Pro reste l’un des rares partenaires hébergeurs en France. « Évidemment, pour répondre à la demande, nous travaillons sur des solutions de virtualisation alternatives, mais il est trop tôt pour dire lesquelles », souligne Guillaume de Lavallade. Les autres technologies que Free Pro utilise dans ses offres de cloud privé comprennent du stockage de marque NetApp, y compris en ce qui concerne le stockage en mode objet S3.
Reste le domaine de la cybersécurité, que Free Pro continue de couvrir avec des logiciels (EDR, SIEM, SOAR...) édités par iTrust et des SOC également opérés par ce même éditeur. « En cybersécurité, si la prise de conscience est réelle en France, le passage à l’investissement dans des solutions a toujours du mal à se faire. Et je dois bien reconnaître que je n’ai pas encore trouvé la formule magique qui va changer cette situation », se désole Guillaume de Lavallade.
Il espère néanmoins que le fait d’apporter la détection des flux suspects sur la FreeBox Pro contribuera à faire évoluer les consciences.
