« Le SaaS n’est pas mort », mais il doit changer de modèle économique (IFS)
À l’occasion de son évènement parisien, Mark Moffat, le CEO de l’éditeur d’ERP, de FSM et d’EAM, partage son analyse du virage de l’industrie logicielle vers l’IA agentique, qui imposerait, selon lui, une facturation aux résultats plutôt qu’au nombre d’utilisateurs.
LeMagIT : Quels sont actuellement les moteurs du marché ERP ?
Mark Moffat : En Europe, le manufacturing est très dynamique. Beaucoup d’industriels sont engagés dans des projets de replatforming.
On peut le comprendre avec les espoirs créés par l’intelligence artificielle. Il y a une réalité : un héritage technologique qui est issu d’investissements d’il y a 10 ou 15 ans, qui est à la fois rigide et qui ne permet pas d’exploiter les données facilement. Cet existant restreint les capacités de l’IA et pousse la plupart des entreprises à se « replatformer ».
Gartner estime à 6 trillions de dollars sur quatre ans les montants qui devront être investis pour absorber cette dette technique. Et sur ce point, le manufacturing, est, je dirais, le plus engagé.
Il y a aussi beaucoup d’évolutions dans toute la supply chain. Des industriels déplacent certains moyens de production vers les États-Unis. L’autre secteur particulièrement actif est celui des « utilities ». Les producteurs d’énergie sont confrontés à une forte pression du fait de la demande des grands datacenters. Nous voyons beaucoup d’entreprises qui cherchent à se doter de solutions de nouvelle génération pour les aider à gérer plus d’assets et mieux planifier leur développement.
LeMagIT : Quels sont les cas d’usage où l’IA se montre particulièrement performante dans l’ERP, le FSM ou l’EAM ?
Mark Moffat : La gestion des pièces détachées génère une très forte valeur pour nos clients. L’IA permet de réduire les surstocks que les « utilities » doivent par exemple conserver pour assurer la disponibilité de leurs installations. Je citerai aussi les outils pour éviter les ruptures dans leurs chaînes d’approvisionnement.
« Un changement de température et d’hygrométrie [préconisé par l’IA] a permis un gain de 8 millions €. »
Mark MoffatDirecteur (titre à préciser), IFS
J’aimerais aussi prendre l’exemple de notre client William Grants pour vous répondre. La grande distillerie écossaise a construit une nouvelle usine, un investissement de 120 millions de livres. Or celle-ci avait un haut niveau d’indisponibilité. Nous avons travaillé avec eux, pris toutes leurs données d’ingénierie, de design, des opérations. Et l’IA a aidé à identifier avec des probabilités les causes de leurs problèmes. Un simple petit changement de température et d’hygrométrie dans l’usine leur a permis de réduire les indisponibilités de 38 % ! C’est 8 millions € de gains réalisés en un an.
Je pense que les capacités dans le domaine de la gestion des installations vont conduire à un ROI énorme.
LeMagIT : Des analystes affirment que l’IA (l’IA agentique) va tuer le SaaS, et qu’elle pourrait remettre en cause le rôle des ERP. Quelle est votre analyse sur le SaaSpocalypse qui en a découlé ?
Mark Moffat : « C’est un nouveau défi. Depuis très longtemps, le secteur du software parle de ROI, de bénéfices métiers, mais il n’est jamais réellement parvenu à concrétiser les résultats attendus.
Je pense que le SaaS n’est pas mort. En revanche, le modèle commercial du cloud basé sur le nombre d’utilisateurs doit changer pour perdurer. Et c’est le moment pour le secteur de répondre.
Chez IFS, nous avons par exemple annoncé que nous changerons la fixation de notre prix qui ne sera plus fonction du nombre de comptes utilisateurs. Le prix est basé sur le nombre d’usines gérées, le nombre d’avions maintenus, le nombre d’entrepôts orchestrés par des logiciels IFS, etc. Mais plus sur les utilisateurs. »
LeMagIT : Il n’empêche, les marchés ont lourdement sanctionné vos concurrents cotés en bourse.
Mark Moffat : Oui, mais si on regarde la performance de toutes les entreprises qui ont été sanctionnées en bourse, on se rend compte qu’elles sont plus fortes que jamais.
« 70 % de nos utilisateurs ne sont pas des employés de bureau. Ce sont des gens réels qui ont des tâches réelles à faire dans des processus industriels réels. »
Mark MoffatDirecteur (titre à préciser), IFS
Ce qui est arrivé, c’est l’incertitude liée au niveau du marché. Les prix des actions sont extrêmement élevés, car ils sont basés sur la croyance que les cours vont continuer à grimper. Avec les annonces de certaines entreprises dites « Frontier », beaucoup d’investisseurs se sont demandé s’ils pouvaient encore avoir confiance. Je pense qu’il s’agit essentiellement d’une incertitude.
Si je gérais une entreprise spécialisée dans le support client, dans le droit, dans les RH, je serais peut-être plus inquiet. Mais ce que nous vendons [les logiciels, N.D.L.R.] gère les opérations industrielles. Nous épaulons les gens sur le terrain. 70 % de nos utilisateurs ne sont pas des employés de bureau. Ce sont des gens réels qui ont des tâches réelles à faire dans des processus industriels réels. D’une certaine manière, cela nous met à l’abri de ce que pensent les analystes financiers. D’autant plus que nous ne sommes pas une entreprise cotée.
LeMagIT : Un autre impact de l’arrivée de l’IA dans le logiciel porte sur le coût des solutions. Certains éditeurs ont augmenté leurs tarifs pour donner accès aux dernières fonctions IA. Est-ce le cas chez IFS ?
Mark Moffat : J’ai vu des éditeurs avec des milliers de clients augmenter leurs prix tout le temps et même les forcer à migrer en permanence. Nous, nous ne faisons pas ça. Nous nous assurons que les solutions que nous vendons soient valorisées au prix le plus juste. C’est pour cela que nous changeons le « pricing » de nos solutions au cœur de notre offre.
Pour nos offres agentiques, le prix est basé sur les opérations exécutées, et pas sur des tokens. Le problème avec les offres agentiques de nos concurrents, c’est qu’il est difficile de prévoir combien d’étapes et de combien de tokens vous allez avoir besoin pour, par exemple, traiter un ordre d’achat.
Mais si vous êtes facturé au nombre d’ordres d’achat, il est facile de prévoir ce que cela va vous coûter. C’est la raison pour laquelle nous essayons d’élaborer nos tarifs en fonction des résultats.
LeMagIT : En tant qu’éditeur, comment faites-vous pour absorber les variations de coûts des tokens ?
« Le coût des tokens est en baisse constante. Pour être tout à fait transparent, l’IA n’est pas une ligne de coût énorme pour nous. »
Mark MoffatDirecteur (titre à préciser), IFS
Mark Moffat : Le coût des tokens est en baisse constante. Pour être tout à fait transparent, l’IA n’est pas une ligne de coût énorme pour nous.
Déjà, nous construisons nos propres modèles SLM et beaucoup de capacités IA de nos solutions sont développées par nous-mêmes.
Un autre point est qu’il y a une prolifération de modèles fermés et open source sur le marché. Nous utilisons tous ces modèles. Et nous avons des relations avec tous les éditeurs de LLM. Tout cela fait que nous avons une grande liberté vis-à-vis des éditeurs de modèles de « fondation ».
Si un de ces laboratoires « Frontier » voulait augmenter ses tarifs de manière totalement déraisonnable, nous aurions toujours la possibilité d’opter pour un autre éditeur. Nous ne sommes liés à aucun de ces labs.