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Référentiels pour consommer « une IT locale » (1/3) : Play France Digital

Cartographies, classements, pages membres d’associations professionnelles, moteurs de recherche à la GAIA-X, les sources d’informations pour trouver des outils européens, ou souverains, se multiplient. Première partie d’un dossier sur les référentiels d’achats d’outils « locaux ».

Un gros « coup de gueule ». Début avril, en pleine crise sanitaire, plusieurs fondateurs d’éditeurs français sont confinés. L’annonce tombe. Comme une goutte d’eau qui fait déborder le vase. L’AP-HP serait en discussion avec Palantir pour lui remettre ses données de santé et analyser l’évolution du COVID.

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Palantir chez Airbus, Health Data Hub sur Azure, BPI sur AWS

« Palantir, c’était quand même le top », ironise Matthieu Hug, fondateur de Tilkal (SCM). Effectivement, co-fondé par le polémique Peter Thiel, libertarien et supporter de Donald Trump, Palantir est historiquement très proche des services de renseignements américains.

Malgré tout, ce passé ne l’a pas empêché de signer un grand nom de l’industrie européenne (en concurrence frontale avec un géant américain) : Airbus. L’avionneur a confié à Palantir les données de l’A350 et l’utilise pour son service de maintenance Skywise. Côté organisations publiques, Palantir a signé la très sensible DGSI.

Ironiquement, la DGSI a mis en garde le pouvoir exécutif en 2018 sur le fait que les États-Unis espionnaient Airbus. Avant de re-signer lui-même avec l’éditeur.

En plein cœur du printemps – après le BPI sur AWS et le Health Data Hub sur Azure –, les vues de Palantir sur l’AP-HP poussent six personnalités de l’IT françaises à, cette fois-ci, réagir.

Elles s’appellent. Leur constat est le même. « S’il y a bien un domaine industriel dans lequel l’Europe est en échec depuis vingt ans, c’est bien le numérique », regrette Matthieu Hug. Matthieu Hug est celui qui, avant Tilkal, avait fondé avec succès RunMyProcess ; mais qui, faute de soutien adéquat en Europe pour la faire croître, a revendu sa société à Fujitsu. « Les produits numériques européens [qui ont réussi à scaler] se comptent sur les doigts d’une main : SAP, Dassault Systèmes, Cegid. Peut-être un ou deux autres », constate-t-il. « Il y a aussi des réussites françaises, mais beaucoup de ces belles aventures se terminent quand même aux États-Unis ». Dernièrement, l’investissement massif de Google dans une des plus prometteuses pépites françaises, Dataiku, qui n’apparaît même pas dans le radar public de la French Tech 120, semble lui donner raison.

Pour ces « hussards », l’achat systématique de solutions américaines par les DSI et le manque de soutien à l’industrie européenne se voient jusque dans la vie de tous les jours. Pour eux, le confinement a aussi montré, en creux, que les solutions de travail à distance sont pour la plupart américaines (Zoom, Microsoft Teams Citrix, Box, etc.). « Ou chinoises », ajoute Matthieu Hug.

L’appel du 9 avril

Le 9 avril, Alain Garnier (Jamespot) et Pascal Gaillat (les Cas d’Or du Digital) prennent leurs plumes. Ils publient un « coup de gueule » intitulé « pour une liberté, une souveraineté et une sécurité numérique immédiates ».

« [Nous sommes dans] une situation de dépendance totale aux plateformes globales, alors qu’il existe des solutions alternatives européennes, et souvent françaises, à tous ces services américains. »
Play France Digital

Ce texte, qui prend la forme d’un appel à agir, est soutenu par un premier cercle composé de Matthieu Hug, Antoine Duboscq (Wimi) et Raphaël Richard (de l’agence de web marketing Néodia).

S’y associent une soixantaine de signataires qui vont d’Octave Klaba (OVH) ou Yann Lechelle (Scaleway) à Philippe Pinault (de Talkspirit qui vient de lancer un concurrent d’Office 365), en passant par Alexandre Eruimy (de Prestashop) et Arnaud Muller (Saagie), ou encore Tristan Nitot (ex-Mozilla). Sans oublier Jean-Noël de Galzain (Wallix et président d’Hexatrust).

Le texte est – volontairement – dur. Il dénonce « une situation de dépendance totale aux plateformes globales […] alors qu’il existe des solutions alternatives européennes, et souvent françaises, à tous ces services américains ». Fidèle à son titre, la tribune appelle « à un sursaut salutaire pour faire de cette crise […] une opportunité de reprendre notre souveraineté numérique, avant qu’il ne soit trop tard ».

Plus concrètement, ses auteurs proposent trois actions « immédiates » : une cartographie des acteurs locaux, un engagement du secteur public dans sa politique d’achats IT (pour « injecter 150 milliards € de chiffre d’affaires dans les entreprises du numérique françaises sur 5 ans ») et une fiscalité favorable.

Une cartographie « Play France Digital »

Quelques jours plus tard, les signataires joignent le geste à la parole : ils se lancent dans un projet de cartographie des acteurs français.

Dans la foulée, ils ouvrent un site pour communiquer leur ébauche. Baptisée « Play France Digital », cette vitrine est aussi l’occasion de revendiquer à nouveau leur idée que les acteurs publics devraient être moteurs, par leurs achats, de l’IT français. « Nous recommandons que les marchés publics européens du numérique soient réservés pour au moins 50 % aux entreprises européennes, et pour 25 % à des PME européennes ».

Quant à la cartographie Play France Digitale, elle liste des acteurs par catégorie (travail collaboratif, gestion d’entreprises, exploitation des données en masse, hébergement, etc.), y compris ceux qui ne sont pas signataires de la tribune.

Certains, comme Outscale, y sont présents et soutiennent la cartographie, mais n’ont pas signé l’appel d’avril. « Nous comprenons cette tribune ; mais l’on sait aussi qu’il y a des existants à prendre en compte », tempère David Chassan, Directeur de la Stratégie de la filiale de Dassault Systèmes. « Et nous ne pouvons pas dire que le secteur public ne fait pas l’effort alors que nous sommes sollicités ».

Sortie rapidement et ouverte, cette cartographie a logiquement les défauts de ses qualités.

À l’inverse, certains acteurs qui souhaiteraient y être n’y sont pas. « La liste est ouverte », rassure Matthieu Hugg. Pour y figurer, un éditeur doit simplement envoyer un message via le site ou aux fondateurs.

Et c’est d’ailleurs – aujourd’hui – une limite de l’initiative. La liste s’appuie sur du déclaratif, sans audit, ni critères (pour savoir par exemple quels outils sont vraiment souverains et ceux qui s’appuient sur une infrastructure extra européenne).

Sortie rapidement et ouverte, la cartographie de Play France Digital a logiquement les défauts de ses qualités. Elle est présentée sous la forme d’une image assez peu lisible (pas de moteur de recherche ni de listing). Elle est également incomplète (des références comme Divalto dans l’ERP, Ivalua dans les approvisionnements, EasyVista dans l’ITSM ou encore Talentsoft dans le SIRH n’y sont pas encore).

Mais les choses devraient évoluer rapidement, promet Matthieu Hug qui rappelle que le projet se fait sur la base du volontariat, qu’il en est encore à ses tout débuts et que l’initiative va se structurer petit à petit. L’initiative a en tout cas le mérite d’être lancée et de tenter d’apporter des solutions aux problématiques que pose par exemple le droit américain.

Les deux parties suivantes de ce dossier se pencheront sur le référentiel en cours d’élaboration par le Comité Stratégique de Filière et sur les sources de données existantes (mais éparpillées) sur les éditeurs français.

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