Red Hat : « nos clients français sont les plus en avance en matière d’IA sur site »
Red Hat met à jour ses solutions dans un double contexte de migration des entreprises vers des infrastructures souveraines et d’adoption de l’IA. Dans cette interview, le patron France et le directeur technique de l’éditeur expliquent comment ces annonces se concrétisent en France.
Faire de l’IA comme en cloud public, mais sur site, où les coûts et la souveraineté sont maîtrisés. Telle est la promesse de Red Hat qui tenait la semaine dernière, à Atlanta, sa conférence annuelle. Au cours de celle-ci, l’éditeur a dévoilé une nouvelle version de Red Hat AI capable de se passer de datascientists, car ne pas parvenir à en recruter suffisamment serait le frein qui empêcherait les entreprises d’avancer sur leurs projets de RAG et d’IA prédictive.
Restait à savoir comment les attentes des entreprises françaises se conjuguent avec ces annonces. D’autant que dans le domaine des logiciels d’infrastructure, le sujet de l’IA est concomitant avec celui de l’abandon de VMware. Or, le point de départ de Red Hat est de basculer les entreprises sur une architecture à base de containers qui n’a plus rien à voir, et qui demande déjà d’importants investissements dans les efforts de migration.
Red Hat explique que les entreprises peuvent très bien mener en parallèle leurs efforts de migration, quitte à rester encore quelques années clientes de VMware, et la mise en œuvre de leurs projets d’IA en partant de zéro depuis une architecture en containers. Mais qui en a les moyens en France ? Et de quelle manière ?
Pour répondre à ces questions, LeMagIT est parti à la rencontre de Rémy Mandon, le directeur général de la filiale française (à droite sur la photo en haut de cet article) et David Szegedi, l’architecte en chef et directeur technique français de Red Hat (à gauche sur la photo). Interview.
LeMagIT : Vous persistez à dire que les entreprises devraient migrer leurs machines virtuelles VMware vers des containers sous OpenShift. Mais ce sont de grosses migrations. Qui en France en a les moyens ?
Rémy Mandon : Migrer ses applications du format machine virtuelle, il est vrai que c’est un gros projet d’infrastructure. Mais il s’agit d’un projet qui est dans les moyens et les besoins de nos clients.
En France, notre clientèle est plutôt dans le haut du panier des entreprises. Elle est d’abord composée du secteur public, soit des clients du régalien, de la sphère sociale pour qui la souveraineté est un sujet de prime importance. Ensuite, ce sont les banques, un environnement également extrêmement régulé. Puis enfin les industriels, dans le transport, dans l’énergie.
Ce sont des entreprises qui ont les moyens de ne pas faire les choses à moitié et, quitte à abandonner leur fournisseur de virtualisation, suppriment la couche de virtualisation pour basculer à 100% au format container. Alors, comme nous le disions, abandonner la virtualisation, c’est un gros projet, et ces entreprises ont signé à nouveau avec leur fournisseur de virtualisation pour un an, deux, trois, voire quatre ans. Pour se laisser le temps de basculer et que ce soit vraiment la toute dernière fois qu’ils se font avoir avec un fournisseur de virtualisation.
LeMagIT : Vos concurrents VMware, Nutanix, SUSE même, parlent tous d’équiper les infrastructures des hébergeurs locaux avec leurs systèmes pour qu’ils revendent du cloud privé souverain. Pourquoi parlez-vous d’OpenShift seulement dans le contexte de datacenters internes aux entreprises ?
« Une nouveauté intéressante à ce titre avec Ansible est qu’il est possible de lui demander de déployer des instances où bon vous semble, mais avec telle ou telle caractéristique de souveraineté. »
Rémy MandonDirecteur général, filiale française de Red Hat
Rémy Mandon : Les entreprises vont en effet prendre OpenShift pour déployer leurs infrastructures dans leurs propres datacenters. Mais nous travaillons avec des hébergeurs de cloud en France qui basent leur infrastructure souveraine sur OpenShift : Cloud Temple, qui est SecNumCloud, Cloud Avenue d’Orange, NumSpot. Nous travaillons aussi avec des partenaires comme Sopra Steria qui vont intégrer OpenShift pour leurs clients sur les infrastructures d’OVHcloud.
Et puis, tout ce qui est souverain ne nécessite pas nécessairement d’être SecNumCloud. Une nouveauté intéressante à ce titre avec Ansible est qu’il est possible de lui demander de déployer des instances où bon vous semble, mais avec telle ou telle caractéristique de souveraineté. Et cela fonctionne aussi désormais depuis les agents que vous exécutez depuis Red Hat AI ou OpenShift AI et qui peuvent déployer pour vous des environnements d’appoint ailleurs, y compris dans le cloud public, avec une topologie de souveraineté.
David Szegedi : La réalité est aussi un peu plus complexe. Les gens ont besoin de pouvoir faire de l’hybride. Les entreprises ont besoin de savoir gérer du débordement, de basculer en cloud public quand leurs ressources internes ne sont plus suffisantes pour absorber toutes les demandes des utilisateurs. Donc nous préférons développer des Landing zones qui restent privées chez un fournisseur de cloud public qu’obliger nos utilisateurs à ne fonctionner qu’en cloud privé.
« Avec nos solutions, il ne s’agit pas de migration, mais de portabilité. Notre système reste le même, avec la même console d’administration centrale […]. »
David SzegediArchitecte en chef et directeur technique français, Red Hat
Les entreprises qui adoptent des produits concurrents pour fonctionner en cloud privé sont obligées de faire une migration quand elles délestent une partie de leurs applications en cloud public. Avec nos solutions, il ne s’agit pas de migration, mais de portabilité. Notre système reste le même, avec la même console d’administration centrale, que l’on déploie des applications en cloud privé, en cloud public, ou sur des infrastructures déployées dans les succursales.
LeMagIT : Comment pouvez-vous garantir à une entreprise que les infrastructures qu’elle déploiera elle-même seront aussi sécurisées que celles déployées par un prestataire de cloud ?
David Szegedi : C’est justement le propos de nos nouvelles images Fedora Hummingbird et Enforce Image. Jusqu’ici, nous autres acteurs de l’Open source proposions des images systèmes avec le strict minimum pour garantir qu’elles exposaient très peu de failles. Mais en réalité, cela ne fonctionnait pas, car les utilisateurs devaient y ajouter des paquets pour les rendre fonctionnelles et ces paquets introduisaient à un moment ou l’autre une faille de sécurité.
Désormais nous avons l’objectif « zéro correctif » avec ces images pourtant fonctionnelles. Avec Fedora Hummingbird, nous proposons des images qui ont tous les paquets nécessaires pour exécuter votre code Python, Java, PHP, mais qui sont garanties par Red Hat – et cela nous a demandé beaucoup de travail – pour respecter les exigences de la directive NIS2, par exemple. Et ce sont ces images qui sont déployées par des agents d’IA depuis nos systèmes. Vous n’installez pas de paquets supplémentaires sur ces images, nous nous en chargeons. Et à chaque fois qu’un de vos agents en déploiera une, il s’agira de la version la plus à jour que nous avons validée.
« Les entreprises françaises sont, parmi les clients de Red Hat, les plus avancées en termes de projet d’IA, comparativement au reste du monde. Essentiellement parce que nous avons en France des grands comptes. »
Rémy MandonDirecteur général, filiale française de Red Hat
LeMagIT : Votre annonce produit la plus importante du Red Hat Summit 2026 concerne l’IA. Comment évaluez-vous la maturité des entreprises françaises en termes d’IA ?
Rémy Mandon : Les entreprises françaises sont, parmi les clients de Red Hat, les plus avancées en termes de projet d’IA, comparativement au reste du monde. Essentiellement parce que nous avons en France des grands comptes, comme la BNP qui a été citée sur scène par notre CEO, mais aussi d’autres acteurs du CAC40, qui ont les moyens de s’investir sur le sujet.
Les clients français de Red Hat se sont très vite concentrés sur l’inférence. L’entraînement des modèles n’est déjà plus véritablement leur sujet. Ils choisissent les modèles préentraînés dont ils ont besoin et construisent leur projet dessus. Un point important est qu’ils peuvent utiliser simultanément une dizaine de modèles d’IA pour couvrir leurs différents objectifs. Et je pense que ces entreprises préfèrent travailler avec Red Hat, car le fait que nous leur apportions une approche consistante, quel que soit le modèle, leur permet d’aller très vite en production sur de l’inférence, de manière un peu automatique.
Je dirais que nous avons plus d’une dizaine de ces grands comptes français qui ont démarré des choses en production. Ce sont des projets qui s’exécutent sur site. Et je ne parle pas de ceux qui sont dans l’antichambre de l’expérimentation.
David Szegedi : Dans le détail, nous observons deux tendances. La première est celle des clients du CAC40 qui ont voulu partir sur des solutions en mode SaaS, typiquement de l’OpenAI sur Azure. Mais ils se rendent très vite compte que cela va coincer financièrement et ils trouvent dans nos solutions une alternative plus viable.
L’autre tendance est que les entreprises se sont dit que leur entrée dans l’IA serait compliquée s’il fallait qu’elles mettent sur pied des armées de datascientists. Car cela n’est jamais naturel, y compris chez les grands comptes. Et ils choisissent in fine Red Hat, car nous leur apportons des outils qui justement facilitent ce sujet.
Le scénario le plus fréquent chez nos clients est qu’ils souhaitent mettre en place un chatbot pour aider leur call-center ou leur gestion des traitements d’incidents. Ils ont tout le patrimoine de GED nécessaire, mais il leur manque 15 datascientists pour faire les embeddings. Red Hat AI a des outils pour le faire et même pour automatiser tout le pipeline. Ce sont des choses faciles : une interface graphique, on glisse-dépose des PDF dessus, ils vont automatiquement dans la base RAG, un modèle est monté, des optimisations sont faites directement, un chatbot est généré avec le corpus d’information du client et tout cela en un rien de temps. Et la même chose pour l’IA prédictive.
Je pense que Red Hat AI apporte à l’IA la même simplification que celle apportée à l’époque par JBoss à Java. JBoss qui, rappelons-le, a démocratisé la containerisation dans les développements.
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